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Sándor Márai

LES MOUETTES

Trad. du hongrois par Catherine Fay
Albin Michel, Paris, 2013
226 pages
29,95 $

Écrit en 1943, ce roman vient, après une quinzaine d’autres déjà traduits, enrichir notre connaissance d’un écrivain capital par l’ampleur et la force de l’œuvre, la diversité des registres dont elle joue, la complexité des questions qu’elle soulève. À la différence du magnifique roman Métamorphoses d’un mariage, celui-ci ne se donne pas comme une large fresque de la Hongrie et de sa société sortant douloureusement de la guerre, il se situe plutôt dans la ligne des récits brefs et resserrés que sont La conversation de Bolzano, L’héritage d’Esther ou La sœur, qui déconcertent souvent par leur sujet et leur ambiguïté.

Entre le moment où le haut fonctionnaire d’un ministère – qui deviendra parfois le narrateur – voit entrer dans son bureau une jeune inconnue qui sollicite un visa et celui où ils se sépareront, 24 heures s’écoulent. Des rumeurs de la guerre imminente circulent alors qu’elle est déjà déclenchée dans d’autres pays : le fonctionnaire sait, son secret lui confère un extraordinaire pouvoir et un coup de téléphone qu’il attend lui apprendra que la nouvelle a été diffusée : « Au bout de la nuit, la guerre ». L’action se passe en une ville et un pays jamais nommés, qui peuvent être Budapest et la Hongrie, dans un bureau et un salon dont les protagonistes ne sortent que pour aller à l’opéra. Le décor est allusif, le paysage vu des fenêtres noyé dans le brouillard. Ces récits réactualisent la fameuse règle des trois unités dramatiques qui donnaient au théâtre classique sa tension, sa rigueur, son intensité : Sándor Márai aime enfermer ses personnages en un lieu clos pour quelques heures décisives, les confronter tour à tour avec leurs masques et dans leurs dérobades, et les dévoiler en partie, mais on ne sait jamais quelle est leur vérité, la disent-ils ou l’inventent-ils à mesure qu’ils parlent ?

Quel mystère se joue ici entre cet homme mûr à qui ses fonctions confèrent l’autorité et la jeune et belle Aino Laine (« Unique Vague », en finnois), qui se prétend étudiante d’un autre « petit pays » ? Entre les deux flotte une image qui est tout à la fois un souvenir, un fantasme et une présence : une autre femme, Ili, dont l’homme a été amoureux et qui s’est donné la mort. Celui-ci croit la voir réapparaître sous les traits d’Aino, qui l’aidera peut-être à comprendre ce qui s’est passé, les deux images se superposant au point de se confondre. Troublante répétition des mêmes scènes, d’hier et d’aujourd’hui, par exemple la soirée à l’opéra ou la traversée presque onirique d’une forêt vers un restaurant isolé près de Paris que raconte Aino, répétition d’un amour ? L’homme – et le lecteur – croit saisir l’identité de la jeune femme mais déjà elle est une autre, elle demeure l’étrangère, non seulement parce qu’elle vient d’un autre pays mais parce qu’elle est de nulle part, cherchant sa place puisque sa maison s’est effondrée sous une bombe. Ou bien fabule-t-elle ?

Un couple, une fois encore, impossible à saisir, à immobiliser sous le regard et par l’écriture même : les personnages sans cesse fluctuent comme si l’auteur lui-même n’arrivait pas à les fixer. Le doute sur l’identité, qui traverse la littérature contemporaine, fait surgir ici des hypothèses étonnantes : peut-être les êtres existent-ils comme des variantes et des nuances d’un nombre réduit de modèles. Mais avec une différence capitale : « […] seule mon âme se distingue des autres », dit une voix. Et pour ajouter à son indécision, le lecteur se demande souvent de qui vient cette voix, du personnage ou de l’auteur qui le crée ? Nous ne sommes plus ou plus complètement dans la fiction : souvent Márai semble se parler à lui-même, pour lui-même, ou penser la plume à la main. Quelles forces obscures et incontrôlables poussent les individus dans le labyrinthe du monde, flottants et imprévisibles comme les mouettes qui viennent se poser sur le rivage, ou « ces foules indistinctes que l’on appelle peuples et qui se cherchent les unes les autres […] aujourd’hui comme au temps des migrations, et parfois d’une manière aussi terrifiante et épouvantable qu’aujourd’hui » ? Sommes-nous donc les rouages d’un plan, « avec une main invisible qui dirige le tout », celle de Dieu peut-être ?

Le roman – ou faut-il parler d’apologue, de fable dépassant l’analyse psychologique et débouchant sur la métaphysique ? – nous plonge dans une incertitude croissante qu’accentue la narration au présent : le narrateur ne devance pas l’action, il attend qu’elle se produise. Face à ce qui vient inéluctablement puisque la guerre va frapper, l’angoisse est provisoirement assourdie par le détachement ironique de celui qui parle au sein d’un monde onirique mais redoutable où les actes et les événements s’ajustent et se conditionnent selon des règles dont les hommes n’auront jamais la clef.

Publié le 29 octobre 2014 à 11 h 13 | Mis à jour le 31 octobre 2014 à 15 h 08