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Marie-Andrée Bergeron, Michel Lacroix, Yvan Lamonde, Jonathan Livernois

LES INTELLECTUEL.LES AU QUÉBEC

UNE BRÈVE HISTOIRE

Del Busso, Montréal, 2015
158 pages
19,95 $

La « brève histoire » en titre entend « parler de l’intellectuel.le comme homme et femme de discours critique, médiatisé et porteur d’idées nouvelles ». Après avoir rappelé les figures de Fleury Mesplet et de Valentin Jautard, au XVIIIe siècle, les auteurs font état, au siècle suivant, des luttes des journaux pour un espace public où débattre des décisions des autorités politiques : c’est le fait des Arthur Buies, Louis-Antoine Dessaulles, Hector Fabre, François-Xavier Garneau, Étienne Parent et Jules-Paul Tardivel. Certains, comme Antoine Gérin-Lajoie et Patrice Lacombe, font œuvre d’intellectuel par le truchement du roman. Les femmes sont absentes du tableau.

Au XXe siècle, l’itinéraire de l’abbé Lionel Groulx, l’âme de L’Action française de Montréal, pose le problème du statut de l’intellectuel catholique et devient une figure centrale du Québec d’avant la Seconde Guerre mondiale. C’est l’époque des francs-tireurs Errol Bouchette, Henri Bourassa, Jules Fournier, Olivar Asselin, Godfroy Langlois, Édouard Montpetit, Victor Barbeau, Jean Bruchési, Olivier Maurault, Esdras Minville, Marie-Victorin, René Garneau… Il est alors difficile pour les femmes d’émerger dans l’espace de plus en plus spécialisé du discours public. Les auteurs soulignent dans ce contexte la prise de parole et le militantisme des Henriette Dessaulles (« Fadette »), Joséphine Marchand, Robertine Barry (« Françoise »), Georgina Bélanger (« Gaétane de Montreuil »), Éva Circé-Côté, Marie Lacoste-Gérin-Lajoie, Caroline Dessaulles-Béique et Anne-Marie Gleason (« Madeleine »).

En 1929, la crise financière et économique « fait émerger de façon irréversible l’intellectuel québécois » et « secoue deux dimensions fondamentales de la société québécoise » par rapport auxquelles il doit se situer : « la religion et le nationalisme ». Cette époque connaît l’affrontement entre l’abbé Groulx et le dominicain Georges-Henri Lévesque. D’autres s’affichent clairement : Adrien Pouliot, Carmel Brouillard, François Hertel, Marie-Victorin, Jean-Charles Harvey… et tout particulièrement André Laurendeau, dont l’essai discute à plusieurs reprises et qui est qualifié d’« intellectuel le plus articulé de sa génération ». Du côté féminin, on retrouve notamment Idola Saint-Jean, Thérèse Casgrain et Laure Gaudreault. L’affirmation de l’intellectuel se fait durant l’après-guerre dans des écrits que signent Gérard Pelletier, Jean-Marc Léger, André Langevin, Paul-Émile Borduas, Hubert Aquin, Gaston Miron, les abbés Gérard Dion et Louis O’Neill, Robert Rumilly, le Frère Untel, Pierre Vadeboncœur… : on se prononce dans les revues d’opinion, dans les journaux, à la radio, à la télévision. L’essai évoque la vogue de l’existentialisme, le nationalisme démagogique de Maurice Duplessis, qui méprise les intellectuels, le rôle déterminant du syndicalisme dans la montée de l’esprit critique, les multiples face-à-face entre la gauche et la droite, entre les clercs et les laïcs. Les femmes sont encore peu nombreuses, que ce soit en politique (Claire Kirkland-Casgrain, Lise Bacon), dans les périodiques (Hélène Pelletier-Baillargeon, Fernande Saint-Martin), dans le syndicalisme (Madeleine Parent, Simonne Monet-Chartrand, Adèle Lauzon), à la radio et à la télévision (Judith Jasmin, Lise Payette)… Claire Martin publie en 1965 Dans un gant de fer, « le premier ouvrage explicitement féministe au Québec ». Le dernier chapitre esquisse une histoire contemporaine des intellectuels québécois (de 1970 à 2015) en rappelant leur gestion de l’héritage national, la prise de parole féministe, la défense d’enjeux sociaux et environnementaux et leur maillage avec les enjeux nationaux.

On aura sans doute compris que ce foisonnement de personnages, de discours et de lieux de parole, en moins de 150 pages, ne peut aboutir à une histoire structurée et en profondeur du sujet abordé. Les auteurs considèrent du reste avec raison leur parcours, non comme un « vol de haute altitude », mais comme un « pilotage de brousse historique qui repère les figures du terrain ». La table est mise pour un ouvrage d’envergure, pour « aller plus loin ou ailleurs ».

Publié le 10 avril 2016 à 12 h 26 | Mis à jour le 7 avril 2016 à 11 h 38