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Y. Angela Davis

LES GOULAGS DE LA DÉMOCRATIE

RÉFLEXIONS ET ENTRETIENS

Trad. de l'anglais par Louis de Bellefeuille
Écosociété, Montréal, 2006
142 pages
17 $

Ceux qui imaginaient ou qui imaginent encore Angela Y. Davis en jeune révolutionnaire fringante et bêtement émotive perdront quelques préjugés s’ils lisent les réponses qu’elle présente aux questions d’Eduardo Mendieta. Davis a beaucoup appris pendant ses années d’incarcération, mais ce n’est quand même pas la prison qui a fait naître en elle sa puissance dialectique et son aptitude à porter de lucides et percutants verdicts. « Je crois, dit-elle, qu’il est fort trompeur de supposer, comme on le fait aujourd’hui, que la pensée politique noire doit ou préconiser le nationalisme, ou désavouer les organisations noires et la culture noire. » Et elle enchaîne sur une affirmation dont beaucoup pourraient faire leur profit : « […] je ne crois pas que le nationalisme soit un concept homogène. Car il existe plusieurs variantes du nationalisme ».

On ne se surprendra pas si Davis, du fond de sa détention, perçoit avec acuité le rôle qu’on fait jouer à l’incarcération dans la mythologie populaire et dans la démagogie médiatique. Enfermer les gens est rassurant. Alors même que la violence perpétrée à l’intérieur de la famille demeure un fléau et que la violence diminue à l’extérieur du cercle familial, « la famille est encore considérée comme un endroit sûr, un refuge. La menace envers la sécurité semble toujours provenir de l’extérieur, de l’ennemi extérieur imaginaire ».

La réflexion d’Angela Y. Davis n’a rien de figé ou de suranné. Elle intègre de puissante façon les questions les plus actuelles. Celles que pose, par exemple, la torture. « Il y a d’innombrables exemples de l’incapacité de la moralité à transformer la sphère de la politique. Lorsque la torture est infligée à des êtres humains étiquetés comme étant racialement et culturellement inférieurs – comme le sont les Irakiens – il n’est pas difficile de faire dévier la conversation au sujet de la torture vers un registre plus général, passant ainsi sous silence le mal qu’elle fait à des individus particuliers. » Albert Camus aussi pensait qu’une dose de racisme est nécessaire aux tortionnaires.

Une pensée articulée, humaniste, qu’on ne réduit pas aisément à un terrorisme primaire.

Publié le 10 mars 2007 à 9 h 13 | Mis à jour le 19 décembre 2014 à 14 h 50