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NUIT BLANCHE

C’est un jeu auquel nous nous sommes tous livrés : se laisser aller, dans un lieu public, à de libres associations au gré des visages, des odeurs ou des bruits ; alors les souvenirs se mêlent aux fantasmes et le désir devient réalité. Une émission de radio fait resurgir à la mémoire un parfum, un bruit rappelle un souvenir d’enfance, un mot évoque un paysage, un goût est associé à un corps.

Ce deuxième roman de l’écrivaine canadienne Gail Scott — le premier, Héroïnes , a été publié en 1987 et traduit en français l’année suivante — est ainsi fait de digressions que l’auteure assemble, languissamment, à la manière d’un patchwork. L’écriture est « flottante », comme en apesanteur, portée seulement par le regard d’une femme, Lydia, qui, assise à la fenêtre d’un café de Montréal, observe les clients, leur invente une vie et se soûle d’impressions. De Montréal à Kingston, d’Halifax à Cuba, dans une chambre, sur une plage ou au restaurant, on croise des femmes, ses « fiancées », qu’elle a aimées, qu’elle aime ou qu’elle aimerait : Nanette, May, Z, Norma Jean ou Cello et bien d’autres encore, que Lydia rêve lesbiennes, et qui sont le fil conducteur de cette histoire où l’intimité des corps et du sexe ouvre sur l’espace public. La vie privée de Lydia et l’actualité — celle de Cuba, des Inuits ou de la langue française au Québec — se mêlent, offrant un point de vue singulier, politique parce qu’érotique et féministe, sur l’Histoire.

Un titre énigmatique pour un roman qui de façon hermétique et décousue se présente comme une tentative de faire le récit d’un rêve. On a d’abord du mal à entrer dans cette fiction comme on a du mal à s’intéresser aux rêves des autres. Puis, peu à peu, on arrête de penser pour se laisser, tout simplement, griser. Alors à son tour, on se prend à rêver.

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