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NUIT BLANCHE

L’usage du français a été interdit dans toutes les écoles et les services publics du Manitoba dès 1890, et, en 1916, les lois Thornton du gouvernement au pouvoir rendaient illégal l’enseignement en toute langue autre que l’anglais. Dans de telles conditions, l’épanouissement d’une littérature francophone dans cette province peut tenir de l’exploit. Notons que le français fut également interdit dans d’autres provinces canadiennes, en Ontario et au Nouveau-Brunswick notamment, et dans quelques États américains, le Maine et la Louisiane, par exemple. Cette situation qui a affecté plusieurs générations de francophones est racontée dans un très beau texte de Gabrielle Roy, pratiquement inédit et injustement méconnu, intitulé « Ma petite rue qui m’a menée au bout du monde », texte inséré dans une anthologie publiée aux éditions du Blé. L’écrivaine évoque ces événements pénibles et les moyens employés par les francophones d’alors (qui constituaient presque une majorité) pour contrer cet apartheid culturel. À lui seul, ce texte de Gabrielle Roy constituerait une raison suffisante de se procurer l’ouvrage.

L’anthologie contient cependant plusieurs autres textes d’une grande beauté, poésie, nouvelle, théâtre, chronique, signés de 25 écrivains ayant vécu au Manitoba ce dernier siècle, de Louis Riel à Henri Bergeron, en passant par Gabrielle Roy et Paul Savoie. La réussite est complète, y compris les reproductions d’œuvres insérées entre les textes. Contre toute attente, ce sont les œuvres poétiques, d’une qualité rare, qui donnent à l’ensemble une couleur originale et forte ; je pense en particulier aux poèmes de Louis-Philippe Corbeil, de Paul Savoie et de François-Xavier Eygun, qui dénotent une grande sensibilité et beaucoup de maturité. On sent dans ces pages l’amour de la littérature et un attachement viscéral au français.

De nos jours, alors que les francophones sont devenus une minorité au même titre que d’autres communautés culturelles qui habitent les provinces de l’Ouest, le français n’est plus interdit dans les écoles du Manitoba. Les éditions du Blé conservent cependant le rôle de témoin indispensable de ce que fut ce siècle de vie française dans l’Ouest canadien.

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