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A. C. Drainville

LES CARNETS JAUNES DE VALÉRIEN FRANCŒUR, QUI A CREVÉ QUELQUES ENFLÉS

L'Effet pourpre, Montréal, 2002
217 pages
19,95 $

Professeur de science politique à l’Université Laval, André Drainville se délivre des conventions grâce à cette fiction rageuse autour de son propre milieu de travail. Non seulement le cirque rocambolesque de l’Université Mazarin (à Québec) permet-il une critique effrénée des travers institutionnels et de la marchandisation du savoir, mais on a de plus le bonheur de tenir un premier roman au style impeccable, qui s’élève au-dessus de ses références (l’auteur s’inspire notamment de l’affaire Valery Fabrikant, ce chercheur qui a perdu la raison de façon meurtrière en 1992).

La structure du récit, bien que fort connue, a d’emblée l’avantage d’accorder plus de subtilité au livre qu’à un simple pamphlet travesti. Les « carnets » de Valérien Francœur sont en fait les documents qu’un vieux professeur aigri a confiés au narrateur A. C. Drainville avant de canarder quelques-uns de ses collègues. Ce dernier s’attribue donc la tâche de bâtir un roman à partir de ces bribes, où Francœur avait décrit de façon très cynique les professeurs du département de science politique.

Bien que le ton en soit à des années-lumières, j’ai aussi été tenté de voir là une variation sur le célèbre récit Agonie, de Jacques Brault. On retrouve en effet dans ce dernier un récit enchâssé où, à travers l’interprétation du carnet volé à son ancien professeur, le narrateur vit une forme de transfert identitaire assez trouble. Dans Les carnets jaunes, l’entremêlement des voix permet un discours sur l’université qui brouille les pistes sans cesser d’être efficace.

Une des seules choses qu’on puisse reprocher au livre d’André Drainville est une absence de relief dans le ton, ce qui apparaît une fois dépassée la première centaine de pages. Décharge de ressentiment à peu près ininterrompue, la peinture parodique du département s’étire légèrement, si l’on n’est pas familier avec la faune dont il est question. Mais cette embuscade littéraire tire de sa répétitivité même une force de frappe qu’on aurait tort de négliger, faisant parfois penser à certains livres de Serge Rezvani (L’origine du monde en particulier) où le quasi-monologue d’un personnage frustré fournit son nerf à l’histoire.

Publié le 7 août 2003 à 14 h 06 | Mis à jour le 21 décembre 2014 à 18 h 05