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W. G. Sebald

LES ANNEAUX DE SATURNE

Actes Sud, Arles, 1999
346 pages
34,95 $

Quand on aborde Les anneaux de Saturne, il faut presque s’extraire du milieu ambiant, le mettre entre parenthèses, oublier la fuite en avant de notre époque. Le narrateur, marcheur infatigable, ce solitaire, qui ne l’est jamais car il est habité par l’innombrable troupe des grands esprits que son auteur a fréquentés, crée un monde avec son mouvement, sa respiration, ses odeurs, ses sons. Petit à petit nous emboîtons le pas au pèlerin d’un univers sans âge, nous nous mettons à son pas, presque au coude à coude avec lui, curieux de suivre ce regard qui pénètre la surface des choses. Avec lui, se recréent des paysages, des atmosphères, des temps disparus, se relisent des réalités déposées par couches successives le long des siècles.

Ce genre de randonnée à travers des temps et des lieux, qui est occasion de vivre et de revivre le monde se construisant et se défaisant, semble être la vie même, pour l’écrivain qui en a créé le code. Mais pour ceux qui sont devenus ses compagnons de route, c’est une expérience, le partage d’une culture, immense, d’une réflexion, profonde, qui induit un mouvement, une sorte d’entraînement. Magnifique, cette prise de possession du monde dans la moindre de ses manifestations. On est tenté de partir à son tour à la recherche des trésors dont on a raté la découverte par inattention ; par manque de culture aussi, de moyens de reconstituer des liens significatifs. Car il y a chez notre auteur penseur une sensibilité imaginative, nourrie de connaissances, d’un savoir qui multiplie les approches. Aurions-nous par exemple su établir le lien entre l’essor de l’art à une certaine époque et la « culpabilité » des propriétaires de plantations qui florissaient alors ; ou épiloguer longuement sur l’élevage des vers à soie, les hauts et les bas de la pêche au hareng ; suivre Conrad aux pires moments de la colonisation au Congo ?

Cette façon de situer, de resituer les lieux et les événements à la lumière de contextes changeants est séduisante et l’on serait tenté de s’y exercer. Ne serait-ce pas une belle aventure, par exemple, que de partir un jour à la recherche de notre fleuve, de tenter d’en saisir les apparitions multiples au cours des âges, d’en remeubler les berges au gré de nos histoires et mémoires, d’en descendre ou remonter le cours avec les caboteurs et autres bateaux de toutes tailles et de toutes provenances ? Pouvoir de la littérature !

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 12 février 2015 à 19 h 01