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Numéro 109

Jane Urquhart

LES AMANTS DE PIERRE

Trad. de l'anglais par Anne Rabinovitch
Fides, Montréal, 2005
479 pages
29,95 $

S’il est une chose à laquelle se prête à merveille la pierre, c’est bien de célébrer la vie et la mort. C’est cette matière, noble et dure, qui sert de fil rouge au dernier roman de Jane Urquhart, une romancière talentueuse que l’on classe à raison parmi les plus grandes plumes de la littérature canadienne-anglaise.

Destin exceptionnel en vérité que celui des Becker, famille bavaroise immigrée dans un petit village ontarien au seuil d’un XXe siècle promis aux désastreuses guerres mondiales qui vont ensanglanter l’Europe, entre rudesse et froideur épigraphiques et rondeur, volupté, de la plastique. Dans cette lignée peu commune, il est de tradition de sculpter la pierre et d’immortaliser les croyances et les hommages. Ainsi, la grande et la petite histoires s’entremêlent au gré des aventures des Becker, Jane Urquhart parvenant dans un même souffle à évoquer les soubresauts d’une Humanité en plein chaos et les élans créatifs ou amoureux de ses personnages. Parmi eux, deux éclopés de l’existence : Tilman, le fils, qui tourne résolument le dos à son village ontarien, et Klara, sa sœur, vieille fille délaissée qui s’acharne à vivre ses passions. On suit donc pas à pas la vie de ces héros en un itinéraire cabossé jusqu’à les voir se rassembler dans une finale grandiose – alors que le sculpteur Walter Allward les engage pour construire le célèbre monument de Vimy, érigé à la mémoire des 60 000 soldats canadiens décimés par la Grande Guerre. Walter Allward, un personnage réel celui-là, maître d’œuvre du mémorial de Vimy que Jane Urquhart cite en préambule : « Je mange et je dors avec la pierre depuis si longtemps que c’est devenu chez moi une obsession. Et accessoirement, un cauchemar ».

« Passant, souviens-toi ! », telle est la sémantique de ces plaques commémoratives gravées dans la pierre qui sont autant de symboles de vies offertes ou volées, sacrifiées à la liberté, et tel est aussi le message que nous transmet magistralement Jane Urquhart. « Giorgio avait peine à imaginer à quoi ressembleraient onze mille noms gravés sur un gigantesque mur de pierre surmonté d’un magnifique monument. La texture qu’ils formeraient ne serait pareille à aucune autre surface, car les mots produisaient cet effet. Même sur un papier éphémère, fragile, même dans les langues étrangères que vous ne comprendriez jamais, les mots avaient une présence unique. Ils étaient chargés d’une autorité qui n’émanait d’aucune autre collection de lignes, de cercles, de courbes et de carrés. »

Sont ici à l’œuvre une puissance d’évocation hors norme, une trame savamment orchestrée et un style d’une pure merveille, ciselé comme une ronde-bosse, qui participe à la vitalité et à la finesse de cette gnose puissante.

Nul besoin d’épithète additionnel pour ce roman appelé à rester gravé dans les mémoires.

Publié le 2 décembre 2007 à 19 h 42 | Mis à jour le 15 février 2015 à 14 h 14