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Anne Nivat

LENDEMAINS DE GUERRE EN AFGHANISTAN ET EN IRAK

Fayard, Paris, 2004
503 pages
39,95 $

« Long grand reportage », comme le qualifie l’auteure elle-même, Lendemains de guerre en Afghanistan et en Irak nous fait pénétrer (un peu) des univers, dont l’information qui traite de l’actualité ne cesse de présenter les couleurs sans atteindre en profondeur la réalité des humains qui la vivent. Incroyables d’ailleurs, nous semble-t-il, ces odyssées de journalistes, qui ont choisi de donner la parole aux femmes et aux hommes que le malheur des temps a privés d’une vie normale. Anthropologues à leur façon, ils écoutent, ils notent, ils ne jugent pas, se contentant dans leurs comptes rendus d’étoffer les propos rapportés d’explications qui remettent les pendules à l’heure quand les affirmations errent ou quand les préjugés empêchent d’y voir clair.

Cette ouverture à l’autre et cette objectivité qui est honnêteté du regard, Anne Nivat nous en donne d’innombrables exemples dans la relation de son long périple à travers des régions parmi les plus dangereuses à l’heure actuelle, l’Afghanistan de l’après-Taliban et, maintenant, de l’après-intervention américaine, et l’Irak en pleine tempête. Les personnalités avec lesquelles l’audacieuse journaliste (camouflée à l’occasion sous la « burqa » ou « l’abbaya »), connue pour ses essais sur la Russie, reconnue en particulier pour celui sur la guerre de Tchétchénie, prend contact, se présentent telles qu’elles se voient et voient leur univers, et les actions posées. Si la plupart sont croyants, leur foi a peu d’incidence sur leurs diversités, que clans, familles, ethnies, expériences de vie, politiques en particulier, accentuent, diversités que n’hésitent pas à exploiter les extrémistes de tous bords et même les « grandes » nations dites démocratiques.

Le tableau serait pittoresque s’il n’était démoralisant ; s’il y a quelques réussites, qui demeurent précaires, on comprend que la violence exercée ou subie ne s’efface pas à volonté. Qui absoudra le moudjahiddin qui a défendu le pays contre les Russes tout en pressurant une large partie de la population ? qui oubliera que les Taliban, ces « religieux » professant l’enseignement du Coran, se sont révélés des exaltés souvent incultes qui imposaient leur vision par la violence ? quel peuple accepterait de gaieté de cœur que des « étrangers » viennent décider de tout à sa place ?

Ces pensées, ces états d’âme qui s’expriment sous la plume de la journaliste, les espoirs, les projets de vie qui s’esquissent, comment arrive-t-elle à ce qu’on les lui confie ? Sa démarche semble s’appuyer sur une approche pleine d’égards et d’empathie, ce que ses interlocuteurs sentent très bien. S’il y a curiosité, elle n’a rien du voyeurisme ; on perçoit l’intérêt et l’écoute. L’entreprise n’est pas sans danger, on le sait ; elle dénote un courage qui impressionne.

Par ailleurs, c’est un sentiment de reconnaissance qu’Anne Nivat nous fait éprouver en nous présentant ainsi des hommes et des femmes qui vivent des réalités dont nous ignorons tout, en nous amenant à comprendre un peu mieux ce monde qui nous échappe et à cesser de cataloguer à la légère les bons et les méchants. Elle nous oblige en quelque sorte à renoncer aux jugements tout faits, à nos « grandes » théories sur le monde et l’humain. De toutes façons, ne faudrait-il pas toujours et encore se demander ce qu’on aurait fait dans les mêmes circonstances.

Publié le 2 juin 2005 à 13 h 31 | Mis à jour le 2 juin 2005 à 13 h 31