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Numéro 86

Jacques Henric

LÉGENDES DE CATHERINE M.

Denoël, Paris, 2001
205 pages
29,95 $

Ouverture : Jacques Henric photographie sa femme, Catherine Millet, robe ouverte, presque dénudée, sur le quai de la gare de Port-Bou, petite ville où Walter Benjamin s’est suicidé. Provocation ? Nullement. Textes et clichés (une trentaine en tout) ponctuent le corps, sans lyrisme ou romantisme. Peut-être s’agit-il de montrer « l’aura sexuelle » de Catherine, telle la lumière apparaissant dans le célèbre tableau de Gustave Courbet, « L’Origine du monde », qui ornait la couverture du roman du photographe amateur : Adorations perpétuelles. Motif central de ces légendes ‘ Lacan obtempère : « le corps et le sexe sont tout entiers du côté de la femme. Il n’y a qu’un sexe, le féminin. » Le cœur de cet essai-récit se voit révélé : « Aller direct à l’image, direct au nu féminin, c’est aller à un corps non oblitéré, non métaphorisé, non allégorisé. » Il y a là une fascination pour la pulsion scopique qui ramène tout ‘ en somme l’univers lui-même, avec raison (voir le tantrisme, qui enseigne quelques vérités à ce sujet) ‘, au sexe de la femme, à sa fente, « lieu d’origine des images ».

Autrement dit, derrière chaque image, comme un projet caché en négatif, une fourrure libre, offerte telle un trou noir. Chaque pose de Catherine (pourquoi pas de Georgia O’Keeffe ?) constitue bien une légende, ce qui n’empêche pas l’acte puisque « voir c’est toucher », au plus près de la spirale sacrée de la kundalini. Ni le modèle ni le photographe ne sont ici des professionnels et ne tendent à l’esthétique, d’où une crudité souple excluant toute nostalgie létale. Non, la nudité n’est pas l’obscène ou le pornographique ! Catherine ouvre les pans de sa robe pour que s’y engouffre le soleil qui avait touché Saint François. Femme et homme, il s’agit de mettre bas les oripeaux de telle sorte que le corps multiplie les possibles en déployant les promesses du désir. Pleinement nu, l’être s’illimite. Et Jacques Henric de reprendre cette fabuleuse phrase de Georges Bataille, que je ne me suis jamais moi-même lassé de citer : « Je pense comme une fille enlève sa robe. » On n’a pas fini de s’étendre. Ceci n’est peut-être pas toute la femme, plutôt sa multitude étalée, établie dans la pure matière.

Au terme du voyage, c’est une éthique de la photographie qui se propose : que l’autre se voit cadré(e), et c’est la distance au prochain qui se joue. Une relation s’engage alors, temps obscur laissant s’évanouir tout modèle.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21