Accueil > Commentaires de lecture > Fiction > LE TUEUR AVEUGLE

Margaret Atwood

LE TUEUR AVEUGLE

Trad. de l'anglais par Michèle Albaret-Maatsch
Robert Laffont, Paris, 2002
587 pages
29,95 $

Iris Chase-Griffen, une vieille dame née au moment de la Première Guerre mondiale à Port Ticonderoga, écrit l’histoire de sa vie en ficelant des morceaux de mémoires afin que sa petite-fille puisse recoudre la courtepointe du passé, lui servir de témoin. Un empire en péril naît dans les fibres du muscle de son œil : la fabrique familiale de boutons, qui a connu son heure de gloire quand les tranchées engouffraient les corps avec leurs uniformes, sombre lentement durant les années 1930, alors que les luttes sociales s’intensifient et que la gauche canadienne gagne du terrain. Au loin, c’est la Guerre d’Espagne, l’édification du « socialisme » par Staline, la montée d’Hitler et de Mussolini, mais aussi, plus près, les effets du fordisme, puis plus récemment, l’avènement de la télé et du micro-ordinateur, deux outils venant modifier radicalement l’ouverture du diaphragme de la conscience humaine. Sans doute est-ce l’expérience d’Iris qui lui permet de raconter le monde avec autant de délicatesse caustique et de raisonnable efficacité. La leçon est celle d’un relativisme de bon aloi, sans excès, profondément réaliste.

Une autre histoire vient s’imbriquer dans la trame tissée par notre octogénaire : celle de sa sœur, Laura, morte à 25 ans dans un accident de voiture. Est-ce sa fin tragique ou l’aigreur sourde tamisée d’oublis que la narratrice entretient discrètement à son égard qui entoure la disparue d’une auréole de mystère ? La réponse réside peut-être dans Le tueur aveugle, un roman qu’elle a laissé et dont les chapitres ponctuent la narration. Un auteur de science-fiction de pacotille raconte à son amante désabusée les aventures des habitants de la planète Zycron, située comme il se doit dans une autre dimension de l’espace. Les reflets se multiplient d’un récit à l’autre et zèbrent l’imaginaire classiquement postmoderne (ce dernier terme faisant suranné) de l’auteure. Oui, voilà un bon gros roman bien comme il faut. Le bon nombre de pages, pas de sexe sado-maso, pas de violence oiseuse, un ton sûr, noble, parfait. Les belles-lettres, le Booker Prize et pourquoi pas ?, une belle et longue série télévisée.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 4 décembre 2014 à 13 h 24