Numéro 101

Thierry Hentsch

LE TEMPS ABOLI

L'OCCIDENT ET SES GRANDS RÉCITS

Boréal/Presses de l'Université de Montréal, Montréal, 2005
411 pages
27,95 $

Le temps aboli, du regretté Thierry Hentsch, se présente comme la suite de Raconter et mourir avec la différence que les périodes couvertes possèdent des extensions différentes. Alors que le premier tome de cette saga affrontait une durée de trois millénaires, celui-ci, qui se lit également comme un roman dont chacun des chapitres se soutient de lui-même, « s’en tient » à 257 ans, soit du Dom Juan de Molière au dernier tome de La recherche du temps perdu, de Marcel Proust. Ce qui noue ces grands textes de l’humanité, si éternellement actuels, sur la chaîne de l’Histoire, c’est qu’ils posent chacun à leur façon la question du temps lui-même à travers le déploiement d’écritures et de thématiques spécifiques.

Chez Molière, la question du mensonge, de l’hypocrisie et de la liberté éclairent jusque dans le politique ce qui, des rapports humains, s’organise sur le mode de la fiction. Nous ne sommes finalement pas si loin de Proust et de la faiblesse nerveuse du petit Marcel en proie à la division des corps précipitée par la blessure de la passion. Qu’il repère dans la césure de La princesse de Clèves l’énigme de l’impossible amour, explore la faillite du roman à travers le paradoxe de la liberté dans Jacques le fataliste ou observe les abysses sadiens, la démesure du pacte faustien, la puissance hégélienne du négatif ou l’extrême gratuité joycienne, c’est chaque fois le vertige existentiel de l’éternité qu’interroge Thierry Hentsch. Il en va ainsi de sa très inspirante lecture de Candide, de Voltaire, où la distinction entre le et la politique se trouve posée dans sa radicalité à travers les aventures d’un personnage en venant à cultiver à l’écart d’un monde invivable son petit jardin intérieur. De même, lorsqu’il lit dans Sade la farce et l’insignifiance du bien commun, utopie des borgnes, dans Rousseau l’angoisse de l’autre et les paradoxes du contrat social, Hentsch, à travers toute l’ambiguïté de l’humble précision de ses lectures, identifie au fond chaque fois notre condition d’humain, à la fois dérisoire et sublime.

Publié le 24 novembre 2005 à 19 h 38 | Mis à jour le 24 novembre 2005 à 19 h 38