Numéro 101

Milan Kundera

LE RIDEAU

ESSAI EN SEPT PARTIES

Gallimard, Paris, 2005
197 pages
27,95 $

Cet essai en sept parties est un remarquable plaidoyer en faveur de l’art romanesque. Remontant d’abord à ses origines pour mieux en circonscrire l’évolution, et ainsi souligner la continuité qui caractérise le roman, Milan Kundera illustre ce qui en fait la spécificité, ce qui distingue le roman, par exemple, de la tragédie et de la poésie. « La prose, écrit-il, ce mot ne signifie pas seulement un langage non versifié ; il signifie aussi le caractère concret, quotidien, corporel de la vie. » Se référant aux œuvres de Cervantes, de Henry Fielding, de Dostoïevski, de Gustave Flaubert, de Honoré de Balzac, de Léon Tolstoï, Kundera expose, en s’attardant au contexte historique et politique des œuvres qui retiennent son attention, de quelle façon le roman a pris forme, a évolué. Les auteurs auxquels il s’intéresse ont en commun, chacun à sa façon, d’avoir sans cesse cherché de nouvelles formes pour exprimer la vie et essayer de la comprendre. À maintes reprises, il rappellera à cet égard l’immense tribut dû à Cervantes qui a permis au roman de trouver sa voie : « Un pauvre gentilhomme de village, Alonso Quijada, a ouvert l’histoire du roman avec trois questions sur l’existence : qu’est-ce que l’identité d’un individu ? qu’est-ce que la vérité ? qu’est-ce que l’amour ? »

Ailleurs, il abordera un thème qui lui est cher : celui de la reconnaissance de l’écrivain, ce qui l’amène à illustrer comment il est plus facile pour un écrivain issu d’une grande nation de prétendre à l’universel que pour un écrivain issu d’une petite nation. Pour le premier, la défense et l’illustration de l’identité nationale ne représente pas un enjeu, alors que pour le second la question se pose en ces termes : être ou disparaître. Cette façon de cataloguer les œuvres romanesques a eu pour effet d’enfermer nombre d’entre elles dans l’exiguïté des notions politiques, et a eu un impact important sur la manière de lire une œuvre et d’appréhender la réalité selon que l’on est issu, ou non, d’un pays de l’Est. Ici, le romancier porte un jugement sévère sur l’attitude provincialiste qui a freiné – et freine toujours – le développement d’une pensée libre de telles contraintes géopolitiques. « L’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique et je ne cesserai de répéter que c’est là son irréparable échec intellectuel. »

Pour l’auteur de L’immortalité, le roman n’est pas un genre littéraire, mais un art autonome qui ne se compare pas aux autres genres. L’exigence du roman est de mettre à nu, de découvrir une parcelle du monde jusque-là inconnue, ce qui amène l’essayiste à écrire des pages élogieuses sur les écrivains (Witold Gombrowicz, Franz Kafka, Gabriel García Márquez, pour ne nommer que ceux-là) qui ont permis d’élargir nos horizons, « d’avancer sur la route héritée », comme il le souligne, sans recopier « des vérités brodées sur le rideau de la préinterprétation ». Ce retour aux écrivains qui ont marqué son propre cheminement l’amène également à s’interroger sur la nature même de l’écrivain. Le véritable écrivain, rappellera Kundera, cherche d’abord et avant tout à demeurer fidèle à sa propre démarche, à ne pas verser dans la répétition, à déchirer le rideau qu’on lui tend. Remarquable par sa concision, sa clarté et son étendue, cet essai intéressera tous ceux qui cherchent dans le roman, et dans la lecture en général, autre chose qu’un divertissement. À lire et à relire.

Publié le 24 novembre 2005 à 19 h 46 | Mis à jour le 24 novembre 2005 à 19 h 46