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Alejandro Jodorowsky

LE CHANT DU TAROT

Trad. de l'espagnol par Marianne Costat
Le Relié, Gordes, 2004
107 pages
29,95 $

Comme celle de toutes les pratiques (l’astrologie, la numérologie, etc.) interrogeant le destin de l’homme, l’origine du tarot plonge dans la nuit multiple et indiscernable du monde. On dit qu’il viendrait de l’Inde, aurait été transmis en Europe par les gitans vers le XIVe siècle et que l’intérêt pour les arts divinatoires durant la Renaissance aurait assuré sa diffusion. On sait en outre qu’on compte plusieurs types de jeux selon le pays de provenance et que le plus utilisé est le tarot du grand Eteilla, le tarot de Marseille étant toutefois beaucoup plus simple parce qu’il ne comporte que les 22 arcanes majeurs et non les 56 arcanes mineurs du tarot à 78 lames (cartes).

Penseur exceptionnellement riche du lien entre poésie et magie, l’écrivain, cinéaste et psychothérapeute chilien Alejandro Jodorowsky considère le tarot, dans le théâtre de la guérison, comme un test projectif permettant d’identifier les problèmes d’une personne. S’opposant à toute prise de pouvoir par les apprentis sorciers tels que les pseudo-voyants professionnels au sujet desquels son opinion ne laisse aucune ambiguïté (à de rares exceptions près, il les considère comme des individus déséquilibrés, malhonnêtes et souvent délirants), il a développé une technique complexe alliant chez le sujet lui-même le jeu et le je. J’insiste sur ce point pour indiquer non seulement que Le chant du tarotest un livre de poésie d’une rigueur comparable au Château des destins croisés, d’Italo Calvino, mais pour mettre aussi en garde contre une lecture abusive du début de prologue, qui fausserait la donne : « Lorsqu’on mémorise les Arcanes du Tarot, ligne par ligne, ils s’inscrivent comme un tatouage dans l’inconscient où ils rejoignent ces images chargées de significations innombrables que Jung a appelé les Archétypes et qui représentent les diverses facettes de notre mystérieuse intimité ». Jodorowsky ne dit pas que les Arcanes sont les Archétypes, mais qu’ils se rejoignent, ce qui suppose une série de médiations construites à même l’interprétation. Loin du charabia pathétique au moyen duquel on exploite la crédulité et la désespérance, Jodorowsky nous offre une voix profonde que je ne peux pas ne pas rapprocher de celle de Paul Éluard, comme dans ces magnifiques vers de « L’Étoile » : « Mes paroles meurent dans tes oreilles, / renaissent comme gemme entre tes mains ». Peut-on rêver écriture plus près du désir ?

Publié le 24 novembre 2005 à 19 h 42 | Mis à jour le 12 janvier 2015 à 12 h 51