Accueil > Commentaires de lecture > Fiction > LE RAPPORT DE BRODECK

Philippe Claudel

LE RAPPORT DE BRODECK

Stock, Paris, 2007
407 pages
32,95 $

Nouveau bouquin, autre merveille. Les thèmes familiers refont surface dans ce dernier-né de Philippe Claudel : la guerre sans repères géographiques, l’équivoque des âmes, le poids gluant des bas-fonds, les hontes inavouées, etc. Le drame de Brodeck lui est pourtant spécifique, tout comme est inimitable la lente révélation qui nous en est faite. Elle est aussi inattendue que le classique tonnerre secouant le ciel bleu, et terriblement logique. On sent très tôt que le village a du sang sur les mains, mais on ignore de quel compte rendu Brodeck sera capable. Posséder l’aptitude à écrire n’est pas une garantie de courage ; il faudra attendre sans savoir quoi espérer exactement. Les humains de Claudel, qu’ils semblent du bois dont on fait les héros ou qu’on les range d’emblée dans le clan des sadiques, peuvent, en effet, à tout moment, contredire les prévisions. L’individu aux mille lâchetés peut dérouter par une soudaine grandeur, tandis que l’irréprochable époux au pardon ineffable peut confesser une horreur et s’apparenter lui aussi, sans préavis aucun, à cette humanité qui vacille entre la faute et l’innocence. Jusqu’à son dernier aveu, l’être humain selon Claudel peut pivoter vers la rédemption ou la boue. Cela, les livres précédents de Claudel, Les âmes grises en particulier, nous l’avaient signifié. Le rapport de Brodeck impose, face à cette personne toujours oscillante, une autre présence, compacte celle-là : celle de la foule, celle du village qui exige le silence sur son crime. Et la foule, contrairement à l’individu, conserve en permanence aux yeux de Claudel (ou de Brodeck) ses menaçantes propensions. « On peut toujours se dire que la faute incombe à celui qui les entraîne, les exhorte, les fait danser comme un orvet autour d’un bâton, et que les foules sont inconscientes de leurs gestes, de leur avenir, et de leur trajet. Cela est faux. La vérité, c’est que la foule est elle-même un monstre. »

Nuancée, précise, évocatrice, l’écriture de Claudel rend compte à merveille des hésitations et des raffinements où s’élaborent les décisions des personnes. Elle sait prendre de l’ampleur quand se mettent en branle les mouvements telluriques d’une populace emportée par la démence.

Publié le 16 juin 2008 à 21 h 06 | Mis à jour le 16 juin 2008 à 21 h 06