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Amin Maalouf

LE PÉRIPLE DE BALDASSARE

Grasset, Paris,, 2000
490 pages
29,95 $

Auteur de Léon l’Africain, de Samarcande, du Rocher de Tanios (Prix Goncourt 1993), des Échelles du Levant, Amin Maalouf nous revient avec un nouveau roman historique, Le périple de Baldassare, genre dans lequel – les ouvrages antérieurs l’ont prouvé – il excelle.

La première phrase place sans tarder le lecteur dans le vif du sujet : « Quatre longs mois nous séparent de l’année de la Bête, et déjà elle est là. » L’année de la Bête, c’est 1666, celle de l’antéchrist, et pour beaucoup de prophètes et de prédicateurs catastrophistes, celle de la fin du monde… Le héros, Embriaco Baldassare, issu d’une famille de Génois exilés au Levant (actuel Liban), est un érudit bibliophile qui tient le magasin de curiosités « le mieux fourni et le plus renommé d’Orient ». Il a eu entre les mains un livre d’Abou Maher al-Mazandarani dont il a dû se séparer, mais qui contiendrait le « centième nom » ; car « nul n’ignore que dans le Coran, sont mentionnés quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu, certains préfèrent dire des ‘ épithètes ’. […] Et ce chiffre, confirmé par la Tradition, a toujours induit, chez les esprits curieux, cette interrogation qui semble aller de soi : n’y aurait-il pas, pour compléter ce nombre, un centième nom, caché ? ». Ce fameux nom, jadis connu de Noé, l’aurait sauvé, avec les siens, lors du Déluge ; un nom, en ces temps agités, qu’il « suffirait de prononcer pour écarter n’importe quel danger, pour obtenir du Ciel n’importe quelle faveur ». Loin d’être un esprit faible, Baldassare n’entend pas se laisser submerger par la vague de superstitions qui trouble les esprits de son temps, mais voilà que, à la suite d’une coïncidence, il est obsédé à son tour par le besoin de reconquérir ce livre révélateur.

Notre négociant, chrétien oriental modéré pourtant porté sur la circonspection, décide donc de prendre ses cliques et ses claques, ou plutôt ses calames et sa poudre buvarde, pour commencer un périple qui le mènera, avec ses deux neveux et une femme prénommée Marta, dans un grand nombre de cités proche-orientales et européennes, et lui fera vivre une série d’aventures rocambolesques. Ce sont donc les 490 pages d’impressions consignées par notre héros dans un carnet de voyage que nous sommes invités à lire, et qui nous apprennent que leur auteur fait moins un périple autour de la Méditerranée qu’un voyage au cœur de lui-même, écartelé qu’il est entre la rationalité dont il a toujours été le prosélyte et le pouvoir de séduction qu’ont parfois l’irrationnel ou la magie, les superstitions qui font alors florès.

Avec 334 ans de recul, nous savons que les prédictions les plus sombres du deuxième millénaire étaient infondées et que la fin cataclysmique annoncée pour 1666 – comme d’autres l’ont fait pour le « passage » à l’an 2000 – n’a pas eu lieu ; et en définitive, Embriaco Baldassare (ainsi que le lecteur) de conclure à la vanité de son exploration qui ne fut que trompe-l’œil : « Sur les traces de ce livre, j’ai parcouru le monde par mer et par terre, mais […] si je faisais le bilan de mes pérégrinations, je n’ai fait qu’aller de Gibelet à Gênes par un détour » !

Parce qu’il veut que ses narrations soient crédibles, Amin Maalouf mène toujours, préalablement au travail d’écriture, une énorme recherche documentaire ; mais parce qu’il ne voudrait pas que ses livres soient qualifiés d’encyclopédies, il choisit une langue qui effacera les traces d’une érudition trop forcée et s’attache à humaniser ses personnages. Cette fois pourtant, le roman est émaillé de certains poncifs du roman d’aventures qu’une « pointure » comme Maalouf aurait pu esquiver ; paradoxalement, la narration est si régulière, la facture si mesurée, qu’aucune émotion ne parvient réellement à prendre le dessus dans ce récit de l’introspection. Il manque peut-être une petite pincée de déraison dans ce conte oriental un « chouïa » trop bridé.

Les amateurs y trouveront néanmoins de l’érudition et comme toujours, chez Maalouf, une écriture fluide et élégante : « Sans doute lui ai-je laissé, en le quittant, un peu de mon apparente sérénité ; mais pour emporter sous mes paupières un peu de sa frayeur. » Ne boudons pas davantage le plaisir manifeste du dépaysement que cet épitomé savamment élaboré procurera au lecteur moderne.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 26 janvier 2015 à 14 h 46