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Mordecai Richler

LE MONDE DE BARNEY

Trad. de l'anglais (Canada) par Bernard Cohen
Albin Michel, Paris, 1999
556 pages
34,95 $

À 67 ans, Barney Panofsky entreprend son autobiographie pour rétablir sa réputation entachée par Terry Mc Iver, un écrivain de ses relations. Celui-ci insinue, dans «Le temps et ses fièvres » sur le point de paraître, que Clara Charnofsky, artiste de renommée posthume, ne se serait pas suicidée si elle n’avait pas épousé Barney, responsable également de l’échec de ses deux mariages subséquents. Bien pis, Terry Mc Iver répand la rumeur selon laquelle Barney aurait été le larbin de Boogie, celui dont on l’accuse d’être l’assassin. Barney a effectivement été accusé de meurtre en 1961, mais innocenté, lors du procès qui suivit. Trente ans plus tard, à la lumière d’un nouvel élément de preuve, Mc Iver revient néanmoins à la charge.

Cette trame policière qui semble passer au second plan, se faire oublier en cours de lecture, devient de plus en plus présente vers la fin du récit. Barney, comme quelqu’un qui veut repousser le souvenir de moments pénibles, va de digression en digression, fréquemment ralenti par sa mémoire défaillante. Parcours sinueux, savamment tracé par Mordecai Richler, à l’image même du monde de son personnage. Non pas le monde qu’il habite, mais le monde qui l’habite. Là où règnent cynisme, impulsivité, lâcheté, culpabilité, ambitions frustrées, dépendance affective, préjugés, humeur belliqueuse. Scotch et cognac ingurgités à toute heure du jour arrosent ce bourbier. Que Barney nous entraîne à Paris au temps de sa jeunesse bohème au début des années 1950, ou à Montréal, son port d’attache d’où il s’envole souvent pour Toronto, New York, Londres ou Paris — car, producteur de séries télévisuelles, qu’il qualifie de « marchandise de troisième catégorie », il fait du fric, beaucoup de fric —, son paysage intérieur déteint sur tout.

Narrateur, sauf pour la postface, Barney détermine le ton de l’œuvre. Un comique grinçant. Ses cibles ? D’abord lui-même, mais aussi tous ceux auxquels il se mesure ou qui l’obligeraient à se remettre en question. Le lecteur, qu’il soit de « ces soûlards d’Irlandais », de « ces cochons de Canadiens français » ou de l’establishment juif, s’amusera ou s’indignera, mais ne risque pas de s’ennuyer tant Barney a hérité de la verve de Richler.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 8 février 2015 à 17 h 33