Numéro 108

Yves Beauchemin

LE MATOU

Fides, Montréal, 2007
660 pages
19,95 $

Paresse ou acte de foi, je n’ai pas comparé page après page la première version du Matou et celle que Beauchemin vient de peaufiner. Je me suis tout bonnement abandonné à l’ample mouvement de ce fascinant bouquin et j’y ai pris le plus grand plaisir. Grâce au souffle qui le traverse de part en part. Jamais de temps mort, jamais de longueurs. Grâce aussi aux personnages qui, tout en demeurant fidèles à eux-mêmes, présentent sans cesse des facettes nouvelles. Monsieur Émile est, selon les jours, aussi tendre qu’un enfant doit l’être ou trop tôt sali par le monde des grands. Florent passe de l’entêtement aux réconciliations, de la présomption à la prudence. Autour de lui, les sentiments se croisent ou s’affrontent. Le maître-queux le soutient de son savoir et de son amitié, mais d’autres lui mesurent chichement leur contribution. Et toujours, venu d’on ne sait quel enfer, un mystérieux personnage exerce à ses dépens une cruauté illimitée. Il surgit sans cesse dans ses affections comme dans ses rêves. Le bouquin se referme sans fournir l’assurance qu’il est enfin neutralisé. Aurait-il, comme tout bon matou, sept ou neuf vies ? Les précautions prises par Beauchemin laissent ouverte la possibilité d’un prolongement.

Écrit il y a bientôt vingt ans, Le matou séduit par une écriture puissante et mesurée. Quelque soit la scène, querelle de ménage ou réfection d’un restaurant, le ton est juste, les dialogues mieux que plausibles, la langue accessible à tous. Les comparaisons étonnent et font sourire, les conséquences abdominales d’un abus de table arborent des majuscules convaincantes (« messires Maldebloc et Tournetripe »), le langage se plie aux préférences des acteurs et s’autorise tantôt la verdeur exigible, tantôt les fleurs de la vieille culture française. Rien de provocant, rien d’artificiel, mais une juste authenticité. Beauchemin écrit, parle, souffre en frère des humbles humains qu’il crée. Eux vivent en portant le poids du jour et en révisant souvent à la baisse leurs moindres projets ; lui les regarde avec affection et respect et nous transmet quelque chose de leur émouvante grandeur. Cela est si réussi que le récit ne sonne jamais comme la chronique d’un observateur externe. Des gens vivent et Beauchemin donne accès à leur intimité.

Publié le 7 octobre 2007 à 13 h 01 | Mis à jour le 23 novembre 2014 à 18 h 52