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Numéro 115

Jacques Cardinal

LE LIVRE DES FONDATIONS

INCARNATION ET ENQUÉBECQUOISEMENT DANS LE CIEL DE QUÉBEC DE JACQUES FERRON

XYZ, Montréal, 2008
202 pages
24 $

L’essai de Jacques Cardinal Le livre des fondations retrace la singularité de l’œuvre de Jacques Ferron dans le contexte de la Révolution tranquille. À partir d’un examen du roman Le ciel de Québec publié en 1969 et surtout de la mise en discours de refondation du village des Chiquettes en paroisse de Sainte-Eulalie, Cardinal montre comment la vision de Ferron est marquée par le métissage, auquel le clergé prend part de manière importante, ce qui déroge au discours anticlérical de l’époque. Il s’agit donc d’une relecture du récit de la Révolution tranquille, non pas pour en mettre à mal l’héritage, mais pour signaler que des écrivains comme Ferron ont voulu établir des passerelles entre les époques en indiquant qu’une logique d’acculturation des différences avait toujours eu lieu au Québec, d’où le métissage discursif et ethnique qui constitue le cadre référentiel national. Faire du métissage le foyer d’une entreprise d’enquébecquoisement, c’est montrer une vision ouverte du passé québécois, c’est aussi insister sur le caractère baroque et concret d’un certain discours religieux capable de reconnaître la spécificité populaire du Québec, qui prend forme autour du village des Chiquettes/Sainte-Eulalie.

Cardinal s’intéresse ainsi autant à la dimension politique du roman de Ferron qu’à la manière dont est envisagé le discours religieux, construit sur l’idée d’un « cérémonial des peuples » qui prend en compte la différence culturelle pour l’inscrire dans l’unité chrétienne. Si le roman de Ferron présente de manière baroque une chronique québécoise des années 1937-1938, l’essayiste parvient bien à dégager les structures de la trame narrative autour d’axes qui se lient : un récit de fondation en vient à agglomérer trois autres segments, nommés le « récit de la descente aux enfers », la « saga de l’Ouest » et le « récit de mSurs politiques », qui en retour éclairent la valeur métissée de l’entreprise de fondation. Il en ressort une analyse très convaincante tournée vers les pratiques de transmission, de mise en discours, de recyclage du passé pour créer de nouveaux legs. L’essai de Cardinal, touffu et riche, qui ouvre de nombreuses portes, notamment sur la dimension rédemptrice à l’œuvre chez Ferron, poursuit donc sa relecture du canon littéraire québécois entrepris avec La paix des Braves, dont il se rapproche par la structure (analyse centrale orientée par une idée phare et appuyée par une importante section de notes, données comme autant de courtes analyses parallèles qui ouvrent d’autres portes).

Publié le 25 juin 2009 à 18 h 52 | Mis à jour le 30 novembre 2014 à 15 h 56