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Mireille Gagné

LE LIÈVRE D’AMÉRIQUE

La Peuplade, Saguenay, 2020
184 pages
21,95 $

Sur l’arbre taxonomique du vivant, l’humain occupe la branche dédiée à l’espèce fabulatrice. Sa quête de sens dépend de sa capacité à se raconter des histoires et d’ainsi structurer son existence selon quelques récits directeurs. Mais bien qu’il se distingue par son usage exclusif de la narration, l’homo fabulans aime aussi passer la parole à d’autres espèces.

Tout en parlant de l’homme, la fable en tant que genre rappelle le vieux fond d’animalité subsistant au cœur d’individus civilisés. Ésope en a fait sa renommée, La Fontaine après lui, puis Kafka, Orwell, Ionesco, etc. Le diffuseur de Lièvre d’Amérique, pour sa part, rapproche le roman de Mireille Gagné des Truismes de Marie Darrieussecq, même si, de l’aveu de l’auteure, sa principale source d’inspiration lui vient de la légende algonquienne de Nanabozo.

Dans cette œuvre fragmentaire et formellement travaillée, Diane incarne une carriériste minée par la compétition que lui livre une jeune louve de son bureau. Pour contrer cette impression de déclassement, elle subit une lente métamorphose en lepus americanus destinée à accroître son rendement. À ce changement, non pas de sexe mais d’espèce, d’autres récits viennent se greffer. Trop de pistes, en fait, sont exploitées pour un si petit ouvrage, oscillant entre les remarques éthologiques, les souvenirs que Diane ressasse de son adolescence insulaire en compagnie d’Eugène, les effets de sa transformation et les revers encaissés au boulot. Tout passe rapidement, tout n’est qu’impressions brumeuses auxquelles on peine à s’accrocher.

Le dénouement, lui, est inscrit dès l’incipit. Diane, larguée par son travail et le rythme effréné d’une vie qui lui glisse entre les pattes, retourne à son île, symbole de l’origine érigé en refuge contre la culture de performance ambiante : « Le lièvre préfère fuir plutôt que de se cacher pour échapper aux prédateurs », lit-on d’ailleurs en première page. Quand la routine impose une lutte darwinienne pour la survie du plus fort, rien ne sert de partir à point, mieux vaut se carapater en vitesse, suivre le chemin indiqué par Gagné, celui-là même qu’empruntaient Vatanen et son lièvre sous la plume de Paasilinna. Si la morale ne semble pas très originale, c’est que l’espèce fabulatrice partage quelque chose du vieux disque qui saute : elle doit se répéter autrement les mêmes histoires pour les conserver en mémoire.

Publié le 29 octobre 2020 à 8 h 06 | Mis à jour le 29 octobre 2020 à 8 h 06