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NUIT BLANCHE

Certaines choses arrivent rarement dans une vie. L’amitié. Le silence. Et puis ceci : une œuvre qui, par sa seule beauté, parvient à vous faire pleurer comme un enfant. C’est ce qui se produit avec Le fond des forêts du Britannique David Mitchell. On pleure, on rit, on se tord de plaisir, comme chatouillé par sa plume. On voudrait que cela ne finisse jamais, on en tremble, on n’en peut presque plus. Et tout cela grâce à Jason Taylor, ce petit bonhomme de treize ans, poète et bègue, sensible à l’extrême et drôle comme pas deux, lucide comme bien peu d’entre nous peuvent se vanter de l’être.

Le fond des forêts, c’est sa vie à lui. Quelques tableaux de sa vie, de toute cette vie qu’il y a dans la tête de ceux que nul n’écoute ni ne regarde. C’est la splendeur inouïe et la terreur affolante de se retrouver soudain perdu entre deux âges. Ni homme ni enfant. Incertain de tout. C’est lui, tout lui : menacé d’envahissement par la société xénophobe, injuste, dure et profondément exclusive qu’est l’Angleterre thatchérienne du début des années 1980, et néanmoins en lutte pour la survie de son individualité, une individualité certes vacillante (puisqu’en devenir), mais forte précisément de ce seul vacillement (forte, c’est-à-dire toujours sur le qui-vive et impitoyablement consciente d’elle-même, de ses limites comme de ses rêves). Jason Taylor le bègue. Celui dont on se moque. Celui que l’on malmène. Et celui, surtout, qui nous donne à penser ce que depuis toujours nous ne devinons que trop bien : l’exclusion, quand elle ne nous détruit pas, a ceci d’absolument fabuleux qu’elle nous repousse à l’intérieur, dans la tête, dans le corps, et qu’elle nous permet d’accéder à une vie infiniment moins commune que celle du dehors. À une pensée tout aussi brillamment singulière qu’infiniment multiple qui fait de l’exclu sa propre fratrie, sa propre tribu d’ombres. Pour Jason, ce sera « le Minable », « le Pendu », le « jumeau fantôme » – tous ces autres soi-même qui cohabitent en soi comme autant de peurs, de douceurs, de fous rires et de faux pas.

Entre la cruauté des troupeaux sociaux et celle des mots avec et contre lesquels il se bat constamment, Jason Taylor se pose en unique artisan de sa propre dignité. Entre son attrait pour les balades et les forêts et des rencontres déterminantes avec quelques grandes personnes vraiment « grandes », il fait l’épreuve de la bêtise du monde et tâche de s’en écarter. Et, même une fois le livre refermé, on continue de l’aimer, ce petit poète balbutiant. On se prend à espérer le croiser un jour (il doit bien frôler la quarantaine aujourd’hui). Oui, même plusieurs jours après avoir mis un terme à la lecture de son récit, on est encore inspiré par sa droiture exemplaire.

Aussi pour tous les rejetés des cours de récré, pour tous les troublés du langage, tous les génies raillés, tous les « pestiférés », les sensibles-à-tout incapables de « je-m’en-fichage » – pour tous ceux-là, merci Jason Taylor. Merci David Mitchell. Et merci les éditions de l’Olivier pour avoir eu, une fois de plus, le flair et l’intelligence de publier le roman immense d’un écrivain appelé à devenir l’un de ceux qu’on lira encore et encore bien après notre mort.

 

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