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Benoît Chaput

LE DÉMON FAMILIER

L'Oie de Cravan, Montréal, 2001
79 pages
12,00 $

Voilà maintenant dix ans que Benoît Chaput élève cet étrange volatile qu’est L’Oie de Cravan. Publiant lui-même de façon très parcimonieuse, il resurgit ici avec un troisième livre où se laisse absorber tout ce qui fait le charme de sa petite maison d’édition. Précision, humour, dérision, insolite et mélancolie, jamais ce verbe ne sonne gratuit malgré son allergie au sérieux. Comme le suggère la vieille photographie de l’auteur avec son gros chien noir, Benoît Chaput dut être un enfant grave et insolite, tout en préfigurant l’adulte insolent qu’il est devenu. Tendre et railleur, il nous présente ici son journal spirituel, dans une suite de poèmes apparemment très autonomes mais reliés par leur convergence vers l’irruption de ce démon intérieur multiforme : douleur sourde, sentiment de l’irréparable, vengeance irréalisable envers le gris de la vie, le poète filtre tout cela pour devenir un chien de garde qui retiendra sa capacité à la morsure. Ainsi, apolitique, il veille à conserver dans son langage une parcelle de ce que l’enfant, de concert avec sa ville, s’appliquait déjà à perdre. En pure perte ? : « et le rire des moments enterrés / le langage sans doute / inventé pour cacher » ; rien n’est moins sûr puisque l’imprévisible demeure au menu dans cette œuvre spontanée, proche de celle de Guillaume Apollinaire. Une poésie « que l’on doit boire les yeux fermés », comme le dit Roland Giguère dans l’inséré, sorte d’absinthe ou de gentiane dont la saveur permet de répertorier le paysage de toute une vie. Comme toujours la facture du livre est des plus ravissantes, et si quelques rares textes sont moins intenses que d’autres, on sent l’incarnation sans compromis d’un homme-spectre vite familier à l’oreille. Dans une syntaxe simple mais alerte, les vers de ce daimon socratique défilent avec aisance, nous faisant espérer une production plus soutenue, bien qu’il ne faille pas forcer l’oracle ni le désabuser davantage.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 18 décembre 2014 à 7 h 28