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Numéro 77

Francine Belle-Isle

JEAN-JACQUES ROUSSEAU, LE DÉFI DE LA PERVERSION

Nota bene, Québec, 1999
231 pages
22,00 $

Dans son plus récent ouvrage, le grand psychanalyste Denis Vasse propose une définition éclairante du sujet pervers : « Si le symbole fait l’homme, le diabole le défait. Le pervers diabolise le désir : il dédouble l’homme en prétendant venir à bout de l’ambiguïté dans laquelle il le plonge. » ( La dérision ou la joie, 1999.) Sans doute est-ce dans une telle confusion qu’est enfoncée toute l’œuvre de Rousseau, ce pourquoi Francine Belle-Isle parle, pour circonscrire son écriture, d’une permanente ambivalence où le fantasme et la réalité, plutôt que de s’opposer terme à terme, se conjuguent dans un regard dont le point focal se multiplie à mesure qu’il approche de l’insondable, de la réserve désirante.

On peut donc voir la perversion comme la faille dans la sociabilité idéale à laquelle aspire l’auteur de l’Émile et faire de l’exception la ligne pointillée distinguant un imaginaire d’illusions et un réel de contraintes. Placés devant une logique et une économie libidinales se déployant dans une équivoque sexuelle fondamentale, nous affrontons inévitablement un corpus contradictoire qui avance en se retirant, mouvement critique qui cherche, écrit Francine Belle-Isle, à « maîtriser une horreur essentielle, celle de voir se confondre l’être et le paraître, quand il y aurait tout à gagner, au contraire, à miser sur l’un comme sur l’autre, dans une sorte d’indépendance récupératrice ». Vivre le pluriel de l’humanité oblige à considérer cette horreur sans éviter la diabolisation. L’enjeu consiste ici à effectuer une révision des rapports entre le corps et le sujet, entre la parole et la vérité. Un tel travail conduit à poser la performativité pour ainsi dire intrinsèque d’une structure perverse (que Krafft-Ebbing retrouvait justement chez Rousseau, Sade et Sacher Masoch) située tout à la fois en marge et au centre des structures de la névrose et de la psychose, de même qu’au-delà de la catégorie simplificatrice de perversion, laquelle ne se donne pas sur un modèle représentationnel.

La perversion est peut-être un signe de l’humanisme, l’extrémité de la modération à laquelle visait Montesquieu. Au bout du désir, lorsque la loi s’exténue, la table est mise pour tous les compromis, ce que l’auteure appelle à juste titre « la communion dans la différence ». On pourrait conclure à un paradoxe. Je préfère assumer qu’à l’injustice de la communauté Jean-Jacques érige la multiplicité de la méduse.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 15 novembre 2014 à 14 h 07