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Numéro 80

Dany Laferrière

LE CRI DES OISEAUX FOUS

Lanctôt éditeur, Outremont, 2000
319 pages
19,95 $

Que feriez-vous si vous étiez un jeune journaliste de vingt ans « dans un pays du tiers-monde gangrené par la dictature » ? Que feriez-vous si vous viviez dans un pays où la délation, l’emprisonnement, la torture et le meurtre entretiennent une terreur quotidienne ? Que feriez-vous si vous étiez un intellectuel haïtien directement menacé par les tontons macoutes ?

Vieux Os, le personnage principal et le narrateur de ce roman autobiographique de Dany Laferrière, est un mort en sursis dans son propre pays : ils, les chiens de garde du président Baby Doc, ont assassiné son meilleur ami, le journaliste Raymond Gasner ; bientôt, ce sera son tour. Que faire ? Rester pour lutter contre le pouvoir en place en étant assuré de finir une balle dans la nuque tirée à bout portant, ou quitter le pays pour rester en vie ? Vieux Os suivra les conseils de sa mère et, vingt ans après son père, choisira l’exil plutôt que la mort.

Reste une dernière nuit à passer dans sa ville natale, Port-au-Prince. Cette ville surpeuplée qu’il a arpentée tant de fois en solitaire, cette ville où l’odeur de sang se mêle à celle de l’ilang-ilang, cette ville où les lucioles, les chiens errants et les prostituées se mêlent aux dieux vaudous, cette ville mystérieuse où flottent ses souvenirs d’enfance, il la traverse une dernière fois pour revoir tous ceux avec qui il a grandi. Inquiétante étrangeté de ces rues si familières où il se sent déjà comme un étranger : « […] sentiment absurde de n’être pas dans ma ville. […] Plus dans ma ville et pas encore dans une autre ». Ce soir là, on joue Antigone, en créole, au Conservatoire, et la pièce fait écho à l’actualité haïtienne avec son lot quotidien d’opposants assassinés dont les corps ne sont pas rendus aux familles. Tout au long de son récit, Vieux Os s’interroge sur la forme que pourrait prendre sa révolte : il ne s’opposera pas ouvertement à la dictature et ne mourra pas en héros pour la liberté. « Cette vision de la vie qui finit par une éclaboussure de sang contre un mur, même en criant ‘ Vive la démocratie ! ’ m’a toujours fait gerber. […] Je suis surtout rétif aux grands idéaux creux qui circulent dans les pays pauvres (je remarque que moins on a à manger plus on a des principes) ». Dans ce pays où la politique est cancéreuse, Vieux Os refuse l’obligation d’être pour ou contre le pouvoir : son militantisme passe par la revendication du droit infinitésimal de jouer avec les mots et de rêver. Il entend se libérer de l’obligation de parler du politique pour se libérer du politique et de son pouvoir d’obliger.

Les multiples points d’interrogation (plusieurs centaines) qui ponctuent ce récit autobiographique nous invitent à réfléchir aux formes de l’engagement politique et de la révolte et posent, comme le dit Julia Kristeva, que « [d]ans des époques que nous sentons obscurément en déclin ou du moins en suspens, le questionnement demeure la seule pensée possible : indice d’une vie simplement vivante ». À méditer.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 18 janvier 2015 à 11 h 10