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Numéro 99

Anne Marie Hilton, Jeannie Hilton

LE CŒUR AU BEURRE NOIR

Les Intouchables, Montréal, 2004
152 pages
19,95 $

Voilà le roman familial d’une lignée pathologique structurée autour de la perversion narcissique, courageusement – un témoignage a toujours des vertus cathartiques – dénoncée par deux femmes. Car c’est beaucoup plus que les actes de leur père, Dave Hilton Junior, ex-champion du monde des super-moyens du World Boxing Concil, que les sœurs Hilton mettent en lumière : c’est un dispositif installé sur des générations dans lequel des collusions autorisent le viol. Ici, le tabou de l’inceste est transgressé, la loi bafouée parce que les pères, de génération en génération, ne savent l’exercer autrement que par la haine, que par la destruction de l’autre. Tous les garçons sont ainsi, pour reprendre le mot de Jeannie Hilton, sous le coup d’une « condamnation sans appel » : être boxeur ou rien. Dave Junior rêvait de hockey Il dut choisir : être renié, mourir ou monter sur le ring. Le machisme à tout prix : quand un fils n’est pas à la hauteur, rien de tel pour l’humilier que de l’habiller en fille et de le traiter de tapette.

C’est donc la rencontre de deux mythologies familiales organisées autour de la violence, de l’abus et de l’alcool que racontent en faisant alterner leurs voix Jeannie et Anne Marie Hilton, la princesse et le garçon manqué. Chez les Hilton, d’origine écossaise, aucune limite : tout est à tout le monde, tout est confus, au point qu’à 11 ans, une jeune fille embrasse son oncle sur la bouche. Chez les Hilton, on déteste le français et l’italien, on rabaisse les femmes, tout juste bonnes à servir et à enfanter. Chez les Gatti, d’origine italienne, la boxe, arrosée d’alcool et accompagnée de violence conjugale, domine également le tableau (les amateurs se souviennent des exploits de Joe et Arturo). Si l’angoisse n’épargne pas la branche maternelle, une certaine moralité assoit malgré tout la possibilité de l’affection.

Bref, qu’arrive-t-il à des filles qui voient leur père recevoir des fellations par ses maîtresses pendant que leur mère, dépendante affective, travaille nuit et jour pour faire vivre ses quatre enfants ? À une jeune adolescente quand son père lui rase le pubis parce qu’un jeune garçon veut vivre avec elle ses premières amours ? À des jeunes filles qui se font pénétrer par leur père ? Elles peuvent survivre, si quelque chose en elle est plus fort que l’horreur et qu’elles décident d’entreprendre le combat pour conquérir leur nom, leur corps, leur pensée et leurs affects. Jeannie et Anne Marie Hilton ont rompu le silence mortifère. Parler ses traumas permet de vivre. C’est ce qu’elles font.

Publié le 2 juin 2005 à 12 h 06 | Mis à jour le 16 octobre 2014 à 14 h 54