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Madeleine Gagnon

LE CHANT DE LA TERRE

Typo, Montréal, 2002
362 pages
16,95 $

« Tu es pierre et sur cette pierre je bâtirai mon écrire. » Voilà la formule qui me vient, redécouvrant avec émoi l’œuvre archéologique de Madeleine Gagnon à travers cette belle anthologie. Mais qu’on y prenne garde : l’archaïque, le très ancien ne s’entend pas comme le passé de l’avant. Ici, le temps est aux frayages, les traces différant chaque lettre de leurs moments d’inscription. Ici, les anfractuosités du monde laissent émerger le labeur du mouvement permanent du déchiffrage. Paul Chanel Malenfant a raison, dans son humble et féconde préface, de rappeler que pour la poète, écrirelire, c’est tout un. Leçon de poésie. Ce qui veut dire lent-rapide, du rythme de l’infaillible et effaçante venue au monde des choses et des êtres. D’où des textes qui, sous une apparence souvent tranquille, organisent des tissages de lézardes se jouant de tout essentialisme, de toute présence à soi, de toute transparence naïve. Ici, pas de consistance d’Absolu. Ici, ça insiste. Un point c’est rien !

Le chant de la terre (on me pardonnera, mais les échos fusent, de Gustav Mahler à Mikis Theodorakis, de Pablo Neruda à Martin Heidegger et tant d’autres voix) convoque la lumière la plus souple et la plus sécante, les secrets les plus étroits et les plus spectaculaires. Le corps, la matière, la chair, les os rencontrent de désespérantes questions : « Lettres fossiles. Oreilles closes. Vains cris dans les tympans malades. Écrire est-il possible quand plus personne n’entend ? » Aussiôt ditécrit, sitôt énoncélu, la vivacité du legs des mots de l’histoire, jamais fixés, toujours tremblants, donnent lieu et force à la réponse au « milieu dehors / jamais dedans le centre ». Les pierres fendent à peine qui fomentent les temples. Les routes ne sauraient donc creuser des trous dans les ventres amers. Les pierres s’ébranlent, frémissent d’amours et des pensées élémenterres. Ça casse et ça passe entre les eaux des rêves et de la musique. Ivre de sollicitude, hétérogène, infinie, cri, par moments savante, à d’autres insue, l’œuvre de Madeleine Gagnon s’avance « Sur la route vague / vers la fin des temps ». Processus des signes de l’oubli.

Publié le 23 novembre 2004 à 15 h 44 | Mis à jour le 2 mars 2017 à 20 h 01