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L’ÂME LITTÉRAIRE

Étienne Beaulieu

L’ÂME LITTÉRAIRE

Nota bene, Québec, 2014
208 pages
21,95 $

La plupart des textes rassemblés dans L’âme littéraire sont parus initialement dans les cahiers littéraires Contre-jour, cofondés par l’auteur, Étienne Beaulieu, qui œuvre aujourd’hui encore au sein du comité de rédaction. Ils sont à comprendre dans ce jeu de prise de position intellectuel qui s’effectue, à l’époque de leur première publication, par rapport aux artisans de L’inconvénient et aux héritiers de Liberté première mouture, c’est-à-dire avant l’aiguillage plus politique et culturel de sa vocation (2006). Ces querelles de chapelles expliquent la griffe polémique de Beaulieu, qui établit la teneur de son essai en prenant à contrepied quelques-uns des credo éditoriaux de ces revues « rivales ».

La charge polémique, en ce qu’elle met à distance les adversaires et permet de fonder une communauté d’idées, fait preuve d’une volonté de se distinguer des allégeances kunderiennes des collaborateurs de L’inconvénient. Beaulieu s’inscrit en faux contre une certaine « idéologie romanesque » au service d’un scepticisme obtus, d’un relativisme démobilisateur qui signe le triomphe de l’individu moderne logeant à l’enseigne du « Fais ce que voudras » de l’abbaye de Thélème rabelaisienne. C’est d’ailleurs ce même pluralisme qui est reproché à Liberté, car pour l’essayiste, l’appauvrissement de l’« âme occidentale » est une conséquence de la désaffection pour les idées « enracinées » qui occasionne une perte de transcendance généralisée. Voilà pourquoi il opte plutôt pour l’essai, forme par excellence de l’« âme », ce concept énigmatique proche d’une transcendance qui ne serait pas religieuse, mais pointerait vers le partage d’une sensibilité commune.

Ces brandons de discorde, évanouis depuis la réorientation significative de Liberté et de L’inconvénient, n’occupent que la première partie de l’essai. La seconde réunit quelques lectures philosophiques d’auteurs (Joubert, Pessoa, Handke) participant à cette poétique de la prose qui tient à la fois du « prosaïsme le plus plat […] et de l’enchantement le plus intense ». Habitée par la pensée de Maurice Blanchot, la réflexion de Beaulieu confirme cette ascendance jusque dans son écriture, dans ses tours antithétiques et sa disposition pour le contresens : « Le problème du roman est qu’un roman qui ne demeure qu’un simple roman est moins qu’un roman ». L’âme littéraire n’a rien d’une lecture de plage et ne devient véritablement profitable qu’au prix d’un effort intellectuel soutenu.


Publié le 10 juillet 2015 à 11 h 51 | Mis à jour le 10 juillet 2015 à 14 h 10