Gilles Jobidon

L’ÂME FRÈRE

VLB, Montréal, 2005
127 pages
17,95 $

En mai 1691, en Nouvelle-France, Jean Fillio est surpris dans une grange, en pleine nuit, dans les bras de Nicolas d’Aucy, un homme marié, de dix ans son aîné. Livrés au bailli, les deux amants sont jugés et condamnés pour « avoir commis des actes d’impudicité contre nature du détestable vice sodomitique de bougrerie ». Tandis que d’Aucy, fils de seigneur, a droit à un traitement de faveur, Fillio, lui, qui a connu un dur passé, est fustigé publiquement de 20 coups de fouet, marqué au fer rouge, banni de la colonie à perpétuité et déporté « vers les Isles », à 19 ans. Un jour, la fille de Nicolas, Blanche, part pour « les isles du Vent » où Jean Fillio, dont elle est amoureuse, s’est installé comme chirurgien. Seize ans plus tard, le fils que tous deux ont conçu va à son tour rejoindre son père. Ce dernier décide alors de revenir en Amérique, mais il meurt sur le bateau du retour.

Sans être véritablement un roman historique, et sans appartenir davantage au roman d’aventures, au roman de mSurs ou au roman d’amour, L’âme frère emprunte à tous ces genres en privilégiant la reconstitution des us et coutumes sociales, familiales, religieuses, judiciaires, médicales, vestimentaires, culinaires, monétaires, voire musicales, d’alors ; le tout dans une langue à la fois inventive et économe qui allie un ton volontiers poétique au vocabulaire et aux tournures lexicales de l’époque : c’est le principal mérite de ce roman peu commun que de nous restituer une période révolue en même temps que son langage. Jean Fillio « amoure » par exemple son amant et lui exprime le « surplus de tendre » qu’il a sur les lèvres. Pancrace, le père de Jean, s’établit dans une ville du « ponant de l’ouest » et son fils met du temps « à ne plus être en haïssance de lui-même ». Ailleurs, on voit « l’appentis [d’une] maison toute en délâbre à l’aboutant du marigot ». De même ne parle-t-on pas d’homosexuel ni d’homosexualité (les deux mots datent du XIXe siècle) mais plutôt de « vice italien », de confrérie des « chevaliers de la manchette » ou « de la jaquette flottante », et, surtout, de « bougre » (homosexuel passif) et de « bougrerie » (sodomie), un thème illustré par les faits et gestes de plusieurs autres protagonistes du roman.

Signalons en outre que les données géographiques et historiques du récit sont souvent données en filigrane : il en est ainsi pour la « capitale » (Québec) de la « colonie » (la Nouvelle-France), pour la « ville la plus éloignée de la colonie », « sur une isle grande » (Montréal), dont « plus de la moitié appartient à d’autres religieux » (les Sulpiciens) et pour « l’Isle de terre ferme » (l’Amérique).

Nulle surprise de voir ce roman parmi les dix finalistes pour l’édition 2005 du Prix des cinq continents de la Francophonie.

Publié le 27 novembre 2005 à 13 h 20 | Mis à jour le 27 novembre 2005 à 13 h 20