Abdellah Taïa

LA VIE LENTE

Seuil, Paris, 2019
266 pages
34,95 $

Dans un appartement parisien, des voix inquiètes se mêlent, s’assourdissent. Les dialogues entre une vieille dame française et un immigrant marocain s’enchaînent, les échos d’exclusions passées s’intriquent avec les angoisses présentes dans une caractérisation inquiétante de la France d’après les attentats de 2015.

La voix de Mme Marty, 80 ans, abandonnée par sa propre famille, et ses réminiscences d’une sœur condamnée pour sa conduite durant l’occupation de la France par les nazis se confondent avec les pensées désabusées de Mounir, l’homosexuel exilé du Maroc qui se morfond en France. Un événement anodin culminera en l’arrestation de Mounir. Dans un premier temps, le jeune immigrant n’arrive plus à dormir, obsédé par le bruit des pas de sa voisine au-dessus de son appartement : dérangé, il devient « un Marocain en conflit ouvert qui ne supporte plus les bruits du monde où il habite ». De fil en aiguille, il rencontre Antoine, policier avec qui il aura une brève liaison, puis un épicier turc de Bruxelles, le père de l’amante de sa nièce. C’est ce même Antoine qui l’interrogera implacablement lorsque des plaintes seront déposées contre lui par des voisins inquiets.

La superposition déconcertante des différentes voix, les dialogues cacophoniques parfois indissociables des pensées du narrateur brouillent les limites du réel. Des événements invraisemblables, notamment la disparition de l’immeuble où réside Mounir, la mention des fantômes qui hantent son appartement, et l’impossibilité de se fier à sa narration désorientent le lecteur jusqu’à ce qu’il ne lui soit plus possible de distinguer les événements qui se sont passés de ceux rêvés par le personnage. Résultat : l’illustration de Vigipirate, la traduction d’une ambiance politique synonyme de paranoïa, et qui surtout suscite une culture de la crainte et de la méfiance. Que Mounir soit radicalisé ou non, qu’il ait imaginé Antoine ou véritablement aimé celui-ci importe peu : en fin de compte, le dialogue est empêché, la confiance est rompue et c’est toute la société française qui est entraînée dans la chute du personnage. La « dépression délirante » dont souffrirait Mounir est un euphémisme pour parler de toute une société qui ne sait plus différencier un ennemi fantasmé du voisin.

En même temps, le roman met en scène les exclus de la société, ceux qui se voient relégués aux marges, qu’ils soient Français de souche ou immigrants, qu’ils habitent le 4e ou les banlieues. Fidèle à lui-même, Abdellah Taïa donne la parole aux oubliés de la société, des gens pour qui « Liberté, Égalité, Fraternité » ne seront jamais que des mots ironiques. La vie lente décrit ainsi, avec une touche d’onirisme décalé tout à fait à propos, l’exclusion et ses conséquences dramatiques.

Publié le 26 février 2020 à 15 h 04 | Mis à jour le 5 mars 2020 à 13 h 30