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Numéro 105

Eve De Castro

LA TRAHISON DE L’ANGE

Robert Laffont, Paris, 2006
439 pages
29,95 $

Le bouquin se bornerait-il à raconter la traque que mène le grand Nat pour retrouver Julie Osmond et la confesser que la réussite serait exemplaire. L’ombre hideuse de Guantánamo, les versets des sourates qui ponctuent gestes et pensées, la plongée dans les services d’espionnage rebaptisés en « piscine », le langage dru d’Alice Choukroun, les croisements d’identités, le flottement dans les paternités, la carrière d’une étoile à la voix sans pareille, autant d’ingrédients qu’Ève de Castro a pétris avec autant d’art que de poigne. Le rythme trépidant, les imprévus, une écriture qui rappelle la rapière, de quoi satisfaire les friands de mystère, de journalisme d’enquête, de crimes auréolés par le salissant secret d’État. C’est déjà beaucoup.

Mais il y a plus. Infiniment plus. « Une médaille a deux faces. Le 11 septembre, l’éclat de la première a aveuglé l’Occident. La deuxième face est encore dans l’ombre. Je vous propose de l’éclairer. » Et l’ange précise : « Pas du sang, des mots. Pas de décombres, une idée. Plus qu’une idée, une histoire ». Parcourir ce roman en n’y cherchant que les péripéties et les séductions, ce serait gaspillage. À la manière du 1984 de George Orwell, qui loge l’essentiel dans la postface consacrée au novlangue, le roman d’Ève de Castro rend palpable et intelligible l’autre message qu’adresse l’Islam à l’Occident, celui d’un affrontement non pas à coups de bombes et d’attentats, mais sur le terrain des convictions, du ralliement des âmes, du réalignement des consciences. Si l’islam rallie à sa cause même ceux-là que leur métier vouait à la défense et à l’illustration des appétits néolibéraux et s’il les séduit par l’élévation spirituelle des sourates, à quoi se raccrochera l’Occident ? On peut rebâtir des tours ambitieuses, mais comment combattre un ange qui influence les consciences ? Et s’il s’avère, selon l’hypothèse d’Ève de Castro, que l’ange séducteur a déjà recruté des fervents au cœur de la forteresse néolibérale, ne faut-il pas enfermer les convertis dans un éternel Guantánamo ? Roman costaud qui propage d’inquiétantes ondes de choc.

Publié le 2 décembre 2006 à 11 h 40 | Mis à jour le 2 décembre 2006 à 11 h 40