Philip Roth

LA TACHE

Trad. de l'américain par Josée Kamoun
Gallimard, Paris, 2002
443 pages
32,95 $

Dernier volet de la trilogie amorcée avec Pastorale américaine et poursuivie avec J’ai épousé un communiste, La tache donne un tour d’écrou supplémentaire à deux problématiques essentielles de l’œuvre de Philip Roth, à savoir celle que j’appellerais, d’un terme roussellien, la doublure, et celle du pouvoir du conformisme sous toutes ses formes. Canulars, mensonges, truquages, voix sociales et intimes se multiplient pour faire surgir la vie des personnages et, plus largement, les illusions de l’histoire états-unienne avec, comme toile de fond, l’affaire Lewinski.

Ceux qui connaissent l’œuvre du romancier seront ravis de revoir Nathan Zuckerman, son greffier-prophète. Il rencontre cette fois Coleman Silk, un ancien professeur de lettres classiques, banni de l’université où il a été doyen, à cause d’une médisance. À soixante et onze ans, Silk trouve cependant une sorte de salut provisoire en Faunia, une jeune femme « illettrée » de trente-quatre ans, affectée à l’entretien de l’université. Une aventure s’ensuit. C’est peut-être la dernière (Nathan évoque même Thomas Mann parlant de Gustav von Aschenbach), épicurienne, en contrepoint absolu des « convenances ». L’homme, « uniquement contaminé par le désir », carbure au Viagra, nectar qui lui permet de se maintenir à la hauteur de son destin et de contrer la banalisation de l’expérience affectant notre civilisation contemporaine.

Voilà manifesté ce qui branche les humains les uns aux autres : le sexe. Mais par l’exultation du corps, c’est le secret de l’énigmatique identité de Silk qui se déploie en une question lancinante : comment être soi en affirmant son désir par le désir ? Or, comme on sait, Éros forme couple avec Thanatos : « On ne cesse de périr ». Conséquence : au fond, nous ignorons à peu près tout des mobiles qui nous poussent à agir. Nathan peut alors repérer le lieu topologique qui donne à la relation entre Coleman et Faunia son volume : « Ensemble, ils sont deux vides… » Agrandi au plan du social, le je s’affronte ainsi au nous dans un récit où l’enfer, c’est vraiment les autres, qu’il s’agisse des professeurs carriéristes ou de l’ex-mari de Faunia, véritable machine de mort tout droit sortie du Vietnam.

Un récit profondément humain, trop humain, ouvrant inexorablement sur l’abîme de la solitude. On ne vit que du tragique.

Publié le 7 août 2003 à 10 h 13 | Mis à jour le 9 février 2015 à 19 h 49