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Serge Gruzinski

LA PENSÉE MÉTISSE

Fayard, Paris, 1999
345 pages
33,75 $

Par quels traits de génie ou quelles manifestations occultes des frises mexicaines, peintes par des indigènes au moment des grandes découvertes, se trouvent être, selon Serge Gruzinski, le symbole manifeste de la pensée métisse actuelle ?

Frise de Puebla ou fresque d’Ixmiquilpan, chacune déploierait des mises en scène identiques, mélangeant allègrement les univers de l’Europe de la Renaissance d’un côté de l’océan et du Mexique de la Conquête de l’autre. Des liens ténus entre ces deux sociétés distinctes, bientôt harmonisées, sont indéniables, malgré le déni apporté par les historiens et les hommes religieux de l’époque. Mieux, chacune de ces créations exhibe l’univers des Indiens, l’univers des vaincus, et il n’est pas certain à les analyser que le christianisme ait jamais triomphé du paganisme et de l’idolâtrie. Les artistes autochtones ont incorporé la culture colonisatrice afin de servir leurs desseins culturels et de faire perdurer les traditions, participant ainsi à la naissance d’une pensée métisse.

Sous l’influence de la Conquista, de l’occidentalisation à outrance et du mimétisme forcé, les métissages ont été une réaction de survie, un élément d’affirmation. Le XVIe siècle de l’expansion ibérique fut, à lui seul, un phénomène de globalisation, de mondialisation, et donner à la world culture contemporaine le bénéfice de l’inédit, c’est oublier les interactions toujours à l’œuvre entre les peuples. Loin de l’effet de mode et aux quatre coins du globe, le phénomène des mélanges est incontestable. Serge Gruzinski affirme même que c’est au cœur du changement et de l’instabilité que se loge la véritable continuité des choses. C’est ce constat, auquel s’ajoute la complexité du processus, qui rend les gens méfiants. De plus, la nature capricieuse de cette subtile alchimie, de ce mélange fragmenté et imprévisible, de cette imbrication entre deux ou plusieurs imaginaires bouleverse les repères traditionnels, suscite le doute, le rejet.

Pourtant, disait Montaigne, un honnête homme est un homme mêlé. N’en déplaise aux chantres de la pureté.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 8 janvier 2015 à 15 h 03