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Melchior Mbonimpa

LA « PAX AMERICANA » EN AFRIQUE DES GRANDS LACS

Vents d’Ouest, Hull, 2000
246 pages
24,95 $

« À la honte du rescapé s’ajoute désormais la honte d’être assimilé aux – massacreurs –, […] s’ajoute désormais la conscience d’échapper personnellement au tribunal des boucs émissaires dont les procès cachent mal le fait qu’il s’agit d’un simple tirage au sort ». Melchior Mbonimpa, qui enseigne aujourd’hui à l’Université de Sudbury (Ontario), est Hutu, d’origine burundaise. On pourrait aisément qualifier son ouvrage, La « Pax Americana » en Afrique des Grands Lacs, de plaidoyer, s’il n’était également un vibrant réquisitoire contre le manichéisme, celui-là même qui prévaut dans la relation des « événements » (bel euphémisme) rwandais de 1994 ; ce que l’auteur désigne comme étant la version « cow-boy » de la tragédie avec, d’un côté, les « bons » (les Tutsis victimes) et de l’autre les « méchants » (les Hutus « génocideurs »). Entre fatalisme ou amertume (« le rêve de l’empire tutsi avec trois capitales – Kampala, Kigali, Bujumbura – est maintenant plus réel que le réel ») et espérance (« [pour le Rwanda et le Burundi] la solution sera commune ou ne sera pas »), Melchior Mbonimpa s’emploie à fournir une tout autre version que celle qui nous est régulièrement servie.

De toute évidence, même si l’auteur prévient son lectorat que nul n’est à l’abri du péril du parti pris, la fin justifie les moyens : étape par étape, et tel un enquêteur scrupuleux, il met en cause les premières constatations, conteste des chiffres jugés extravagants, avance des hypothèses contraires aux conclusions généralement admises : « Si on se livrait à une comptabilité macabre, on constaterait sans l’ombre d’un doute que, depuis 1972, le nombre des victimes hutues du Burundi, du Rwanda et du Congo-Zaïre dépasse de très loin celui des victimes tutsies ». On dit que Staline se serait un jour écrié que dix morts, c’est une tragédie, mais qu’un million, ce sont des statistiques… Nous avons tous en mémoire les images de ces corps meurtris, coupés à la machette et poussés à la hâte par des bulldozers dans des immenses fosses communes. Nous avons « vu » l’abomination. Mais si, en dépit de cela, la version concoctée par les puissances occidentales (les États-Unis en tête) ne rendait pas compte de la vérité ?

Que les thèses officielles, relayées par la plupart des médias sans la moindre critique, soient biaisées, nous pouvons l’entrevoir aussi. On nous a déjà fait le coup, oserais-je dire… Depuis l’avènement d’un nouvel « ordre mondial », l’homme dit libre doit trouver un remède à sa culpabilisation, dans cette sorte de parabole du bouc émissaire, animal que les nomades araméens de la Palestine pré-biblique envoyaient pour apaiser le diable Azazel. « La première grande opération sacrificielle pour fonder ce nouvel ordre fut l’opération Tempête du désert » ; à la suite de l’auteur, nous pouvons légitimement nous interroger sur les réelles motivations du seul berger qui conduit le troupeau. De facto, rien n’est encore réglé, pour l’heure, ni au Proche-Orient, ni en Afrique interlacustre. De là à dire que nous sommes tombés de Charybde en Scylla, il n’y a pas des kilomètres… C’est bien là que réside le grand intérêt du livre : dénoncer la conception dualiste du bien et du mal, pour dire, ainsi qu’Horace, qu’« il est en tout un juste milieu ». Nous devrions le savoir : les méthodes simplificatrices portent en elles le germe de l’« inexactitude ». Et il demeure très sain, dans une démocratie, d’entendre se lever des voix discordantes.

Si le propos est parfois véhément, le raisonnement est étayé par de multiples références, une bibliographie solide, une érudition manifeste et un style élégant qui rend la lecture aisée malgré la noirceur du sujet. In fine, il ne nous appartient pas de juger de la véracité des conclusions de Melchior Mbonimpa – le sujet est trop grave pour que l’on puisse contredire péremptoirement sa thèse, alors que demeurent tant d’inconnues. De cela, certains « grands » de ce monde se sont déjà occupés avec un cynisme inouï. Mais nous pouvons au moins admettre avec l’auteur que « le monde laisse les incendies se déclarer – et souvent, contribue à les allumer – pour accourir après coup avec des pansements, des vivres et des médicaments ».

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 28 janvier 2015 à 12 h 26