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France Théoret

LA NUIT DE LA MUETTE

Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2010
67 pages
12 $

L’an dernier, France Théoret faisait paraître Écrits au noir, un recueil d’essais dans lesquels elle revenait sur ses années d’écriture et sur la pensée féministe qui l’y a accompagnée, dont elle constatait la défaite sous la montée de l’individualisme, en faveur du courant intimiste en littérature. La projection d’un espace commun du collectif et du privé continue malgré tout d’inspirer les poèmes de La nuit de la muette, qui en défendent habilement la pertinence et la nécessité. Ils se saisissent notamment avec originalité de la figure du Montréal cosmopolite, pour faire apparaître la ville en tant que réalité objective et politique, porteuse d’enjeux qui transcendent une population hétéroclite, sans cesse renouvelée. L’idée de l’existence individuelle dans l’espace social se constitue en un motif sensible, dont l’élaboration, tout au long du recueil, prend appui sur les sites imaginaires du dedans et du dehors. Le seuil départageant ces sites revêt un caractère nettement concret dans la mise en scène d’un sujet qui lutte, au quotidien et dans l’écriture, pour maintenir un équilibre entre les extrêmes de l’isolement et du conformisme. La définition de cet équilibre, dans le cadre de l’œuvre, donne à concevoir une forme d’engagement qui n’efface pas la singularité des voix : le défi, pour l’individu, est d’acquérir un sentiment de participation et d’appartenance dans lequel il garde conscience de son autonomie. Une expérience qui parvient à s’articuler en une formulation paradoxale : « Je suis présente tout en étant ailleurs ».

De Montréal à Saint-Pétersbourg, on suit donc le cheminement d’un sujet attentif à croiser ses perceptions intimes avec une lecture distanciée des lieux traversés. L’exercice de ce décentrement apparaît finalement non complémentaire mais plutôt corrélatif d’une innervation de la subjectivité, comme s’il s’agissait de s’exposer à l’altérité du monde et d’en reconnaître le pouvoir et l’influence pour mieux ressentir ses propres limites. Il faut lire, surtout, la magnifique suite des « Poèmes écrits en Russie », qui juxtapose différents moments de cette confrontation où se traduit tout l’effort que doit fournir le sujet afin de rassembler une perspective. Une œuvre exceptionnelle, qui laisse entendre, dans l’exactitude de la langue, un singulier mélange de volonté et de détachement.

Publié le 3 décembre 2010 à 15 h 54 | Mis à jour le 2 décembre 2014 à 15 h 12