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Mode lecture zen

NUIT BLANCHE

En 1999, Judith Cowan faisait paraître un premier recueil de nouvelles qui se distinguait autant par le ton, les thématiques, les personnages que par les lieux dans lesquels les faisait évoluer la nouvelliste. Plus que la vie même révélait une écrivaine accomplie, dont l’écriture, habitée et nourrie par un sens aigu de l’observation, embrasse habilement la complexité des thèmes abordés. La loi des grands nombres vient confirmer, si besoin était, le talent de Judith Cowan, et la naissance d’une œuvre riche et originale.

Six des sept nouvelles de ce second recueil ont pour cadre Trois-Rivières. La ville revêt ici une importance de premier ordre et confère au recueil bien davantage qu’une unité de lieu. Sans doute fallait-il une écrivaine venue d’ailleurs, en l’occurrence de la Nouvelle-Écosse, mais vivant à Trois-Rivières depuis assez longtemps, pour cerner ce qui fait la spécificité, la singularité de cette ville industrielle et littéraire, et lui conférer un statut qui, sans accéder à l’universel, va au delà du microcosme. Identifiés avec le plus grand soin, les rues empruntées par les personnages, les ruelles dans lesquelles ils errent, le café où ils se retrouvent invariablement, le fleuve omniprésent, qui clôt et ouvre leurs horizons, les lieux procurent au lecteur autant de points de repère infaillibles, mais comme pour mieux le confronter à la part d’ombre que chaque personnage projette.

Le texte d’ouverture est à cet égard des plus réussis. La faune littéraire du tout Trois-Rivières se retrouve au café Zénob pour assister à l’incontournable lancement printanier du dernier ouvrage de poésie de Russell, poète trifluvien ayant réussi à surmonter les différentes modes, comme autant de débâcles qui emportent tout sur leur passage. « Le lancement » lève le voile, avec une certaine ironie, non seulement sur les grandeurs et misères de la vie littéraire, sur les rêves de gloire et de reconnaissance, mais surtout sur l’immense vide de tous les figurants qui se déplacent d’un décor à l’autre, d’une nouvelle à l’autre. « Le lancement » se donne à lire comme une pièce de théâtre en un acte où chacun des protagonistes, à tour de rôle, vient dévoiler l’immense fragilité qu’il cherche à masquer. Ainsi en est-il des personnages des autres textes qui, tôt ou tard, se voient confrontés à leurs propres peurs, à leurs propres démons intérieurs. La nouvelle prend chaque fois appui sur un point de rupture, sur ces instants où les personnages sont à nouveau confrontés à leurs choix. Le dernier texte du recueil, « Le poète inconnu », comme l’indique son titre, vient superbement rappeler le caractère éphémère de toute quête, de toute reconnaissance. Il s’agit sans conteste d’un excellent recueil, qu’une première lecture n’épuise pas.

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