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La fiancée américaine

Eric Dupont

LA FIANCÉE AMÉRICAINE

Marchand de feuilles, Montréal, 2012
561 pages
35,95 $

L’immense roman d’Eric Dupont est paré d’une large gamme de séductions ; pleinement justifiées, ses ambitions n’ont rien à envier à celles d’une saga. Le XXe siècle y passe au complet, puisque Madeleine-la-Mère donne naissance à Louis-Benjamin Lamontagne dès 1900, tandis que, à l’autre extrémité, les jumeaux et belligérants Michel et Gabriel datent de 1999 leur correspondance barbelée. La minutie et l’imagination avec lesquelles Dupont présente et ressuscite les versants de l’histoire et les générations Lamontagne prouvent qu’il est de taille à combiner finesse et ampleur, écoute et puissance.

Le risque était grand, pourtant, de demeurer englué dans les clichés. Ils affleurent, en effet, dans leurs habits traditionnels : les religieuses enseignantes multiplient les coups de règle sur les doigts, l’inceste sévit avec le naturel que prétend justifier le manque de lits dans des habitats surpeuplés, la force physique est valorisée comme un don du ciel, la grippe espagnole laisse son sillage de décès, la frontière entre le Québec et la Nouvelle-Angleterre est aussi poreuse que le souhaite la quête d’emplois, l’avortement se pratique à grands frais dans les sombres officines de New York, le succès commercial doit (presque) tout au verdict d’une vedette… Ces traits, familiers et rebattus, composent cependant, grâce à l’agilité stylistique et culturelle de Dupont, le visage remodelé d’un Québec à peine suranné. Conteur documenté et exubérant, Dupont excelle aussi bien dans l’allusion que dans l’explosion dramatique, dans la caricature attendrie que dans la révélation sinueuse de secrets gênants. L’affrontement entre les hommes forts demeure à la fois fidèle à la tradition orale et tiré vers un regard dru sur leur appétit sexuel. La jalousie entre enfants rivaux culmine en des gestes meurtriers sans déchirer l’ocre trame des jours. La crèche de Noël pousse le réalisme jusqu’à obtenir l’accouchement en pleine église de la Madeleine américaine. Et cette dextérité capable de tout autorise le récit à se transporter en Allemagne, en Italie et aux États-Unis avec crédibilité et ouverture culturelle. On assiste dès lors, comme si cela allait de soi, à l’étonnant voisinage entre le déploiement forcené d’une chaîne de restaurants et la fréquentation des personnages véhéments de la Tosca de Puccini. Pendant que l’athlétique Gabriel peuple sa bibliothèque en dérobant un livre chez chacune de ses conquêtes féminines, la voix de son jumeau Michel affronte avec des trémolos craintifs les défis du répertoire classique et la démence d’un metteur en scène mégalomane. Partout règne un humour qui se permet le plus large registre. Puisque l’ensoutané porte un nom d’oiseau, Dupont affirme que « le curé Rossignol voleta de branche de sapin en fil électrique jusqu’à la rue Saint-Henri ».

Même si la fiancée américaine ne vit qu’une courte année à Rivière-du-Loup (ex-Fraserville), elle gave si bien ses Québécois d’adoption que ses crêpes aériennes répandent leur odeur dans tout le roman. Abordable et prenant.

 

EXTRAITS

À Fraserville, sur le point de devenir Rivière-du-Loup, la nouvelle de l’arrivée de l’Américaine se répandit comme la syphilis dans un bordel berlinois. Fraserville ne boudait pas le plaisir du racontar. Les commères les plus talentueuses du haut et du bas de la ville prirent le relais de la légende comme si c’eût été une torche olympique.
p. 21

Vinrent ensuite dans la maison froide rendre visite à la morte quelques sœurs contemplatives de la congrégation des Clarisses fraîchement installées à Rivière-du-Loup, notamment sœur Marie-des-Cinq-Plaies, sœur Marie-Saint-Paul-de-Jésus et sœur Jésus-Marie-Joseph, de redoutables prieuses venues désemcombrer les endeuillés de leurs devoirs envers la défunte.
p. 80

À dix-sept ans, parce qu’il était né trop tard pour s’engager dans les zouaves pontificaux et beaucoup trop tôt pour aller se réfugier dans un collège de la grande ville, c’est avec empressement, ferveur et joie qu’Armand s’engagea dans l’armée canadienne, prometteuse d’éloignement, deux mois avant l’adoption de la conscription par le gouvernement King.
p. 109

Publié le 30 mars 2014 à 13 h 13 | Mis à jour le 16 avril 2015 à 14 h 11