Accueil > Commentaires de lecture > Fiction > LA CONVERSATION AMOUREUSE

Numéro 82

Alice Ferney

LA CONVERSATION AMOUREUSE

Actes Sud, Arles, 2000
472 pages
38,95 $

Un homme d’âge mûr remarque une jeune femme à l’école où ils vont chaque jour reconduire leurs enfants. L’évidence du désir de l’homme suscite d’abord la curiosité de Pauline et réveille ensuite en elle la satisfaction de plaire. Elle accepte donc une invitation à passer la soirée avec Gilles, qui n’est pas spécialement beau ni élégant, mais qui dégage une assurance faite de réelle confiance en soi. Toute la soirée, ils sauront tous deux qu’ils sont ensemble parce qu’il a envie de faire l’amour avec elle et qu’elle est attirée par ce désir qu’il a d’elle. Comme elle aime son mari et qu’elle n’est pas prête à vivre une réelle intimité avec Gilles, ils passeront la soirée à parler ; à parler d’amour au lieu de le faire et cela donnera lieu, au-delà de la conversation, à une « sous- conversation ». C’est à dessein que j’emprunte ce terme, qui résume l’art des tropismes de Nathalie Sarraute. En effet, dans un contexte beaucoup plus défini (les personnages et les lieux sont concrètement cernés) et une écriture moins formaliste, Alice Ferney exprime ‘ comme Sarraute ‘ ce que les paroles dites camouflent souvent de vérités mal assumées et de pensées contradictoires.

En contrepoint à la conversation des futurs amants, nous voyons évoluer leurs conjoints avec quelques amis à une soirée où les hommes regarderont un match de boxe pendant que les femmes se tiendront compagnie dans une autre pièce. Outre qu’elle permet de faire en sorte que les hommes et les femmes s’entretiennent entre pairs de leurs difficultés amoureuses, cette ségrégation sexuelle concrétise très habilement le propos du roman, qui pourrait tenir dans une formule de Lacan : « Il n’y a pas de rapports sexuels. » Cette phrase, conçue pour être choquante, est souvent mal comprise. Mais quand Alice Ferney répète, adoptant tour à tour le point de vue de chacun des personnages principaux, que « [l]’horloge des femmes et celle des hommes dans l’amour n’ont pas les mêmes aiguilles », elle ne dit pas autre chose. Ce qui a séduit Pauline, c’est le désir que Gilles avait pour elle, c’est le sentiment d’avoir été distinguée, elle est déjà dans la romance et son sentiment, très narcissique, a besoin de la durée pour s’épanouir. De son côté, Gilles est séduit par ce qu’il voit, il est dans l’instant, non pas qu’il ne soit pas sincère, mais il n’envisage pas ce qui peut advenir du couple encore hypothétique qu’ils forment. Leurs rapports sont donc en continuel décalage sans que l’on puisse dire qu’ils sont de mauvaise foi. « La chose qui les rapprochait (qu’il fût homme et elle femme) était celle qui les séparait : il ne savait pas deviner de quelle façon elle raisonnait et ce qu’elle attendait de lui. »

Ainsi, sans jeter la pierre aux uns ou aux autres, Alice Ferney réussit admirablement à exposer les difficultés amoureuses inhérentes au fait que, au-delà des clichés et des stéréotypes, les hommes et les femmes ont souvent des sensibilités structurées différemment.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21