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Numéro 88

Collectif

LA CONNAISSANCE DES TEXTES – LECTURE D’UN MANUSCRIT ILLISIBLE (CORRESPONDANCES)

SIMON HANTAÏ, AVEC JACQUES DERRIDA ET JEAN-LUC NANCY

Galilée, Paris, 2001
156 pages
42,50 $

Converti trois fois, le titre de cet ouvrage épistolaire triangulaire donne d’entrée de jeu l’énigme à laquelle s’affronte Simon Hantaï, à savoir celle des arts eux-mêmes et de leurs relations avec des disciplines comme la philosophie. Depuis le début des années 1980 l’artiste d’origine hongroise s’est retiré de la « société du spectacle », refusant les expositions dans la mesure où elles plongent inévitablement son travail dans le circuit de la consommation. La connaissance des textes, Lecture d’un manuscrit illisible (Correspondances) s’inscrit dans cette distance, la questionnant en la marquant de façon singulière.

Le point de départ est stratégiquement simple : il s’agit de « copier » les textes de Jacques Derrida et de Jean-Luc Nancy pour les faire se toucher et prolonger ainsi l’essai du premier consacré au second : Le toucher, Jean-Luc Nancy (Galilée, 2000). Comment ? Le peintre-copiste transcrit donc, par le biais de photographies de très gros plan, l’écriture même de deux penseurs pensant le touchant du toucher, manière de faire venir sur la scène la matérialité de la lecture, son mode de connaissance des textes. Les choses sont toutefois beaucoup plus complexes, le contact est produit par entrecroisements explorant mille et un tissus, les uns coupants, les autres liants. « Suivi » au pied de la lettre dans leur correspondance par Jean-Luc Nancy, Simon Hantaï procède au désenfouissement de la toile dépliée : « [l]e texte est disloqué dans toutes les directions. Peindre avec les textes (écrits ou imprimés) ». Finesses, grains, voix, futurs, tout cela se moud dans un acte total de décompensation.

Est-ce pourquoi Jacques Derrida, dans sa longue lettre qui clôt l’expérience pour l’ouvrir, pose la question oblique sous une couture visible dès l’ouverture : « Tout cela (ces lettres et les œuvres de Simon ici publiées), est-ce lisible sans la loi des textes qui s’y incorporent, encryptent, disparaissent en nous prescrivant telle ou telle lecture, telle ou telle réécriture ? Ceux de Jean-Luc, les miens, mais surtout, aussi bien, tous ceux qu’ils travaillent ou qui les travaillent, d’Aristote à Freud, des Évangiles à Heidegger ou Merleau-Ponty, etc. ? Non. Mais oui. Imaginez l’imitation inverse » ? L’imitation inverse… Mais oui. Non. Comment imiter ce livre ? En l’élisant, l’illisant. Connaître ou ne pas connaître, telle est la question.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 2 décembre 2014 à 17 h 00