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Numéro 83

Ernestine Chassebœuf

LA BROUETTE ET LES DEUX ORPHELINES

CORRESPONDANCE SUR LE DROIT DE PRÊT EN BIBLIOTHÈQUE

Ivan Davy/Deleatur, Angers, 2000
49 pages

Le débat sur la gratuité du prêt en bibliothèque qui agite la France a suscité quelques publications. Si Michel del Castillo a senti la nécessité de s’autojustifier dans un livre, c’est qu’il a été provoqué par Ernestine Chassebuf. Cette grand-mère angevine de 90 ans a pris la plume pour demander aux signataires de la pétition en faveur du prêt payant de s’expliquer sur leur volonté d’instaurer la « location des livres ».

Elle fait remarquer à certains qu’ils ont plus à voir avec le spectacle, la télévision ou la politique qu’avec la littérature. Elle ironise sur la signature du député De Charrette, descendant du grand chef vendéen : « […] ce qu’est sûr, c’est que si on a fait la Révolution, c’est pas pour qu’on nous mette la gabelle sur les livres. »

S’adressant à des écrivains, la vieille dame se montre à la hauteur et fait preuve d’un réel talent d’épistolière, adaptant son propos à chacun de ses destinataires. À Michel Ragon, « écrivain du peuple », elle assène ce commentaire de bon sens sur son dernier ouvrage, Georges et Louise : « Ça m’a pas trop intéressée vu qu’on s’en fout un peu si Clemenceau et Louise Michel ils ont couché ensemble ou pas, du moment qu’ils prenaient leurs précautions », avant de lui faire remarquer, puisqu’il revendique la juste rémunération de son travail comme n’importe quel artisan : « […] pourquoi on devrait payer à chaque fois qu’on ouvre vos livres : le menuisier qui a fabriqué une porte, il demande pas cinq francs chaque fois qu’on l’ouvre […]. En plus, quand elle ferme mal, il vient la raboter gratuit. »

Elle s’interroge avec humour sur la complexité de la gestion, demandant à l’académicien Maurice Rheims : « Alors, vous qui travaillez sur le dictionnaire, vous pensez qu’il faudra payer cinq francs à chaque fois qu’on cherchera un mot ou seulement quand on l’emmènera à la maison le jour des mots croisés ? »

Quelques-uns ont répondu, sensibles à l’humour et attachés à la gratuité du prêt, comme Régine Desforges, Jean-Marie Laclavetine, Yves Bonnefoy qui l’assure de l’intérêt qu’il porte à sa « gentille pseudo-naïveté » et à son « effronterie »… D’autres l’ont pris au premier degré, ainsi Michel del Castillo, qui dans son livre Droit d’auteur cite la lettre d’ Ernestine « malhabile, d’une application touchante » en déplorant : « Dans son ingénuité, cette lettre montre comment le débat a été faussé et détourné. »

Loin d’être une plaisanterie, l’ouvrage comporte en annexe un dossier sur la question du droit de prêt, ainsi que les « Propositions de l’ABF (Association des Bibliothécaires de France) pour une juste rémunération du droit d’auteur ».

Ce recueil épistolaire renoue avec la verve des grands polémistes pour poser avec une ingénuité feinte, mais une impertinence vraiment décapante et irrésistiblement drôle, le problème du droit des lecteurs au service de prêt gratuit dans les bibliothèques publiques. Ce livre n’est évidemment pas neutre. Ernestine le présente comme « une sorte de pétition sauf que la pétition c’est une feuille avec beaucoup de signatures tandis que là c’est beaucoup de feuilles avec que ma signature ». Évidemment, elle a fait inscrire en quatrième de couverture : « Prêt gratuit obligatoire ».

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21