Numéro 99

Kevin Bazzana

GLENN GOULD

UNE VIE

Trad. de l'anglais (canada) par Rachel Martinez
Boréal, Montréal, 2004
590 pages
34,95 $

Le personnage concerné suscite toutes les curiosités, le biographe parvient à toutes les satisfaire. D’où une indiscutable réussite. Non que Glenn Gould sorte indemne et unanimement adulé de cette minutieuse et chaleureuse enquête, mais parce que tous les points de vue ont pu s’exprimer et que toutes les rumeurs ont été traquées. Chacun pourra juger après lecture si Gould eut raison d’interrompre dès ses 31 ans sa carrière de concertiste, s’il faut lui pardonner ses excentricités au nom de son génie ou lui en garder rancune pour cause de cabotinage, s’il a traité avec une désinvolture excessive les volontés des compositeurs ou les préférences des chefs d’orchestre, s’il fut toujours aussi fragile et malade qu’il le prétendait. Tous les avis trouvent ici à s’étoffer.

Parvenir à une biographie aussi complète et parfaitement équilibrée relève du tour de force. Gould, en effet, ne se gaspilla jamais en nuances. Très jeune, il pratiquait déjà le verdict meurtrier, départageait le monde musical selon ses préférences, persistait à fredonner tout en jouant et substituait au classique banc de piano une improbable chaise de sa création. Dans ses relations avec des entreprises comme Columbia ou Steinway ou avec des sommités comme Karajan ou Bernstein, il fut tour à tour ou en même temps indocile et créatif, charmeur et hypochondriaque, généreux et imprévisible. Puritain par éducation et tempérament, il vécut pour la musique, au point de ne tenir aucun compte de l’argent dans ses choix professionnels.

Kevin Bazzana pose toutes les questions, qu’il s’agisse des revenus de Gould, de sa succession, de son orientation sexuelle, de ses sempiternelles inquiétudes en matière de santé. Il sait pourtant, comme dirait Montaigne, « raison garder ». Jamais il ne confond voyeurisme et légitime curiosité. Au chapitre de l’interprétation musicale, aspect évidemment dominant d’une telle biographie, chaque lecteur trouvera son miel. L’auteur donne, en effet, la parole aussi bien à ceux qui, contre Glenn Gould, défendent les traditions qu’à ceux qui vantent ses audaces. Rares, cependant, sont les critiques qui contestent son génie.

Publié le 1 juin 2005 à 16 h 42 | Mis à jour le 4 décembre 2014 à 20 h 37