Le biographe n’a pas lésiné. Il a consacré à sa recherche dix-sept années de lectures, de rencontres, de croisements de témoignages. Pendant ses méthodiques patrouilles, il se sera prudemment perçu comme un biographe banalement toléré, n’accédant que sur le tard, sans préavis et par l’adoubement de Gabriel García Márquez lui-même, au statut inégalé de biographe officiel. Quant à eux, les meilleurs observateurs de ce patient apprivoisement avaient déjà compris que Gerald Martin bénéficiait de la confiance de Gabo, mais qu’il ne se laissait jamais circonvenir. Du coup, Martin jouissait de leur respect. Parmi ces observateurs admiratifs, incluons aussi bien l’imprécise parentèle de GGM que des interlocuteurs d’accès et de maniement délicats, comme Fidel Castro.
Le biographe ne s’illusionne pourtant pas. García Márquez est de ceux qui aiment se dire répartis en trois existences distinctes, la publique, la privée, la secrète, et qui soustraient la troisième à tous les regards. Martin rééquilibre la donne en menant son enquête sur tous les terrains, y compris les jardins secrets dont GGM aurait préféré interdire l’accès. Sans qu’on puisse parler de voyeurisme, le lecteur en apprend ainsi beaucoup sur les méandreuses affections du romancier, peut-être plus que ses intimes les plus intimes. En clinicien serein et incorruptible, Martin débride les secrets sans les fouailler. Quand García Márquez verse dans la grossièreté ou l’invraisemblable, Martin lui dit son fait. Quand Vargas Llosa assomme García Márquez d’un direct à la tête devant un public ahuri, Martin n’affirme pas que le knockouté devrait faire son examen de conscience, mais il n’interdit pas au lecteur de le penser.
Cela dit, il serait réducteur de ne voir en Gerald Martin qu’un fiable limier. Il est cela et davantage. Tout comme c’était le cas chez Henri Guillemin, surnommé le « policier des lettres », la rigueur du biographe se double ici d’une pénétrante intelligence des textes. À son compte rendu de la capricieuse existence de García Márquez, Martin ajoute l’analyse fouillée de ses œuvres. Là encore, lucidité et sens de la mesure sont au poste. Si GGM accouche d’un chef-d’œuvre, il mérite et reçoit l’éloge ; si le récipiendaire du Nobel de littérature se permet le délayage et le mal ficelé, il devra encaisser le blâme. Quand le titre du livre constitue un emballage trompeur, comme c’est le cas pour Mémoire de mes putains tristes, Martin assène son désaccord : « […] ce titre pose un problème. Premièrement, à l’évidence, il est choquant (une décision sûrement volontaire). ‘Puta‘, plus prosaïque que ‘prostituta‘, est aussi plus définitif et plus désobligeant. […] Deuxièmement, ce titre n’a pas de rapport direct avec le contenu du livre… »
Le professionnalisme de Martin entraîne d’heureuses conséquences pour quiconque s’immerge dans cette plantureuse biographie. Le talent de García Márquez reçoit son dû : des merveilles comme Cent ans de solitude ou L’automne du patriarche font l’objet d’éloges convaincants. Par contre, le remplissage que se permet à l’occasion García Márquez est stigmatisé comme tel. Les incursions du romancier dans les domaines du cinéma et du théâtre s’inscrivent comme il se doit dans l’assez longue colonne des ratages. L’œuvre littéraire demeure sidérante, tant y déferle un souffle d’une infinie liberté, tandis que les à-côtés politiques ou sociaux écopent d’un tamisage justifié. Si García Márquez tâte du journalisme pour survivre, il a tôt fait d’égaler et de surpasser les vétérans du métier ; quand, devenu célèbre et richissime, il batifole avec les chefs d’État et autres célébrités et se prend pour Talleyrand ou Metternich, Martin adresse à son lecteur un clin d’œil moqueur.
Mesurée et indéfectible, la franchise du biographe donne le goût d’approfondir la connaissance de l’œuvre.