Numéro 121

Mauricio Segura

EUCALYPTUS

Boréal, Montréal, 2010
176 pages
21,95 $

Le livre impose et entretient un double doute. Du coup, il rend douloureusement nécessaire et prenante une double enquête. Le héros revient à son Chili natal pour y enterrer son père, mais il se heurte alors sans l’avoir pressenti au mystère qui entoure ce décès et à la méfiance que lui manifeste ce pays dont il est pourtant issu. Son père a-t-il tué un de ses employés ? Sadisme ou légitime défense ? Le pays a-t-il pris, en quelques années, un virage irréversible et déroutant ? Ce qui a fait fuir le héros règne-t-il sans conteste malgré le départ de Pinochet ? Le récit rapproche, distingue, entrelace les questionnements.

S’ajoute une autre dimension : à force de défier la nature, les investisseurs qui parcourent la planète pour la mieux vampiriser n’ont-ils pas, en apprentis sorciers, provoqué la colère des forces telluriques ? En misant sur l’implantation massive d’un arbre exotique, le Chili a-t-il été présomptueux ? L’eucalyptus croît, il est vrai, à la folle cadence qui décuple les dividendes, mais peut-être cet arbre en demande-t-il trop à sa terre d’adoption. L’adaptation de l’homme et celle de l’arbre sont-elles également aléatoires ?

Minutieusement construit, écrit dans une langue évocatrice et efficace, Eucalyptus fait lever ainsi par nuages les incertitudes qui fondent la dignité humaine. Oui, la famille a dû fuir les risques de pogroms, mais était-ce pour subir, sitôt tenté l’enracinement au Chili, une nouvelle intolérance ? La famille en est-elle arrivée, d’après ce que le fils entend au sujet de son père, à pratiquer à son tour un racisme gluant ? Est-il vrai qu’un fils, même transplanté, même inséré dans un autre temps et une autre culture, demeure en partie comptable des attitudes paternelles ? Peut-on, parce qu’on accorde spontanément à ses proches les fumeuses « circonstances atténuantes », accepter et même aggraver les distorsions d’un appareil judiciaire aléatoire et corruptible ? S’en tenir scrupuleusement à la neutralité, sous prétexte que la justice doit suivre sa logique, est-ce démission ou saine humilité civique ? Il n’est pas dit, selon l’habitude qu’ont les lecteurs de repérer dans un livre autre chose que ce qu’y a versé l’auteur, que Mauricio Segura a ouvert pour nous une telle auberge espagnole. Qu’il sache que son Eucalyptus a étendu son ombre immense sur bien des horizons.

Publié le 3 décembre 2010 à 15 h 12 | Mis à jour le 12 février 2015 à 19 h 16