Numéro 80

Claudine Bertrand, Patricia Latour

ÊTRE FEMMES

POÊME DE FEMMES DU QUÉBEC ET DE FRANCE

Le Temps des Cerises/Les Écrits des Forges, Pantin/Trois-Rivières, 1999
172 pages
15,00 $

Curieuse anthologie que celle-ci : concise, sélective et singulière. Deux éditeurs, l’un français, l’autre québécois, sont devenus les complices de Claudine Bertrand et de Patricia Latour pour un projet qu’elles caressaient depuis longtemps : proposer à plus d’une trentaine d’écrivaines contemporaines des deux bords de l’Atlantique une interrogation de leur écriture poétique en tant qu’être femme. Cette étrange question, formulée au pluriel d’ailleurs, suggère d’abord que le fait d’être femme et poète ne s’articule pas de la même manière des deux côtés de l’océan. Pourtant, ce « recueil-rassembleur », selon l’expression de Claudine Bertrand, ouvre un espace dialogique, autant réel qu’imaginaire, où la poésie des femmes du Québec et de la France devient sororité. Je dis « sélective » parce que les textes choisis sont très récents, bien souvent inédits, et qu’ils témoignent d’une certaine production actuelle, mais surtout parce que leurs auteures, pour la plupart, occupent une place privilégiée au sein de l’institution littéraire où leur œuvre est déjà reconnue. Répondre à la question posée impliquait que ces écrivaines reconnaissent leur spécificité de sujet-femme et l’importance de cette détermination dans leur écriture. Plusieurs évitent la question, d’autres tentent d’y répondre directement. Madeleine Gagnon se demande « [ ] comment redonner à la chair du poème, à son corps de pensées et de danse, ces lettres imprimées sur le corps-de-femme depuis la nuit des temps ? ». De Paris lui parvient cet écho, de Gabrielle Althen : « Femme ô ma sœur / Mon intuitive toute oblique ». Toutes, elles diffèrent dans leur manière de concevoir l’inscription de cette féminité dans leur écriture et cette différence témoigne bien sûr de l’impossibilité de répondre de façon univoque à cette question sur l’« être femme ». Les poèmes des femmes québécoises traduisent un univers clos où la mémoire, l’enfance et le temps semblent happés par l’espace alors que ceux de leurs consœurs françaises, dont la forme est plus éclatée, rendent compte d’une femme en colère, piégée par l’Histoire. Certes, ces thèmes ne sont pas exclusivement féminins, mais ils se trouvent ébranlés par une réflexion qui les inscrit dans une tradition déplacée, subvertie. Ce recueil propose donc une exploration de la pensée, de l’imaginaire et du fantasme qui structurent la fiction féminine. C’est un petit coffret d’aveux, extrêmement dense, où l’intimité des femmes réussit à émerger du chaos par la poésie, qui devient le creuset de leur conscience muette. En interrogeant ce « Je » qui est aussi une Autre, c’est plus que le sens qui est ici traduit ; quelque chose vient des profondes inflexions de l’humain : l’immense métaphore d’une langue au lexique sensible, à la fois douloureuse et joyeuse, qui conduit les femmes à prendre l’écriture à bras-le-corps. Ces poèmes montrent que la vérité des femmes se génère à partir du pluriel et ils font apparaître la multiplicité des visages et des préoccupations féminines de la fin du siècle, hors du temps linéaire des revendications. C’est une mémoire qui traverse le présent et exige la reconnaissance d’une singularité éclatée en elle-même, plurielle et fluide, qui rejoint l’unité du monde. À la lecture de ces créations de femmes, on sent bien qu’ils vont s’ouvrir, les liens qu’elles tissent entre elles.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 4 novembre 2014 à 13 h 09