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Numéro 82

Stephen Jay Gould

ET DIEU DIT : QUE DARWIN SOIT !

Trad. de l'américain par Jean-Baptiste Grasset
Seuil, Paris, 2000
200 pages
27,95 $

Dans ce « plusse meilleur et plusse beau pays au monde », qui est le nôtre et presque trop grand pour être vrai, l’Alberta est à l’évidence la terre et la patrie des fossiles de dinosaures canadiens. C’est aussi le domaine de Stockwell Day. Certains ne verront là rien de surprenant. Je suis tenté ici de suggérer au nouveau chef de l’Alliance canadienne une lecture qui le distraira certes de la pieuse contemplation de la bible et qui l’aidera sans doute à mieux comprendre où tracer la ligne de démarcation essentielle pour un acteur public entre les affaires de Dieu et celles des hommes.

Monsieur Day ainsi que ses députés devraient tous lire et d’urgence le dernier opus de Stephen Jay Gould Et dieu dit : Que Darwin soit ! Le célèbre paléontologue et vulgarisateur de réputation mondiale se penche justement dans ce nouvel ouvrage sur le sempiternel débat opposant science et religion. Il n’y a pas si longtemps, un tel débat semblait impensable chez nous. Nous étions même persuadés qu’une querelle opposant les tenants de l’enseignement des théories de l’évolution versus les récits de la création biblique ne pouvait faire rage qu’au pays de Georges W. Bush ou autres. Voyons donc ! La Révolution tranquille, le rapport Parent et Vatican II avaient réglé il y a longtemps ces questions, nous disions-nous. Mais il n’a suffi que d’un ancien pasteur devenu leader national pour remettre ces enjeux anachroniques au goût de l’heure. Mais sont-ce bien des enjeux anachroniques ? Statistiques Canada, encore récemment, rappelait que la majorité des Canadiens donnent foi aux récits religieux sur la question des origines de la vie et de l’univers. Plus surprenant encore, ce sont les Canadiens parmi les plus scolarisés qui ont, en matière de croyances religieuses, les opinions les plus enracinées et, peut-être aussi, les plus militantes. Hélas ! Les livres saints, s’ils sont prolixes sur les origines de l’Homme, ne disent presque rien sur l’origine de la bêtise humaine. Si les statistiques sont fiables, monsieur Day n’aurait au fond que le courage de soulever une question que la population n’a jamais porté au premier plan de l’actualité et sur laquelle repose pourtant une part importante de son système de valeurs.

Que vous apparteniez à un camp ou à l’autre, lisez tout de même ce petit essai de Stephen Jay Gould ; s’il n’amène fondamentalement rien de très original dans ce débat antédiluvien, il a le mérite de donner des bases claires et bien articulées pour mener une discussion qui avec son apport aura l’avantage de ne pas partir dans tous les sens. Nous aurons bien besoin, et plus rapidement qu’il n’y paraît si monsieur Day parvient à imposer son programme polémique, de bons guides éthiques pour mener intelligemment des chicanes sur d’autres sujets, comme la peine de mort, l’avortement, les jeunes criminels et le droit à la prière obligatoire en classe. De la politique-fiction tout cela ? Peut-être pas tant qu’on croit.

Peu importe ce qui se passera sur ce front dans un avenir proche, cette réflexion de Stephen Jay Gould est à ce moment-ci de l’actualité une véritable bouffée d’intelligence, fort bien venue. Laissons-nous sur une réflexion toujours actuelle de Bertolt Brecht, extraite de sa pièce La vie de Galilée. À Sagredo, son polisseur de lentilles, qui s’inquiète de la place de Dieu dans le nouveau système astronomique de son maître, Galilée répond ceci : « Si Dieu n’est pas dans le ciel, alors il est en nous ou nulle part ! » À suivre…

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 8 janvier 2015 à 10 h 18