Aller au contenu
Mode lecture zen

NUIT BLANCHE

Les années 1950 au Québec furent celles où l’on revendiqua la liberté de l’humain par la séparation de l’Église et de l’État.

À côté des Gérard Pelletier, Pierre Vadeboncœur, André Langevin, Fernand Dumont, Hubert Aquin, Pierre Elliott Trudeau et consorts, Maurice Blain ne figure pas parmi les figures intellectuelles des années 1950 dont on se souvient le plus, sa carrière de notaire ayant pris le pas sur sa production littéraire. Blain « n’est pas un intellectuel de la place publique ». Mais sa pensée s’inscrit en plein dans la mouvance de ces années que nous, nous voyons téléologiquement comme celles de la « Grande Noirceur » précédant la « Révolution tranquille », mais que ces intellectuels, nécessairement, analysaient autrement. Cette génération née dans les années 1920 se situait forcément par rapport à son propre passé immédiat, avec les deux grands marqueurs qu’en sont la guerre et le cléricalisme. La guerre, d’abord, donne lieu au « malaise nationaliste », dans un questionnement qui nous est étrangement familier 70 ans plus tard : le nationalisme est-il nécessairement synonyme de conflits, de repli sur soi, voire de xénophobie ? Quant à l’étouffant cléricalisme, il débouche sur la recherche de liberté. Si un mot devait résumer l’« épistémè » de cette décennie, nous explique Yvan Lamonde de concert avec Blain, c’est d’ailleurs bien celui-là : « liberté ». Les Canadiens français – bientôt Québécois – veulent s’arracher de l’emprise d’une Église tentaculaire. C’est l’autre malaise de l’époque, encore plus prégnant que le précédent, soit le « malaise religieux » : la foi est encore bien présente dans la société, mais le totalitarisme de l’Église suscite de plus en plus de remises en cause.

Pour Maurice Blain, dont les principaux écrits datent de 1946 à 1966 même s’il ne décédera que bien plus tard (1996), les malheurs de sa société viennent de « la confusion du religieux et du politique, du spirituel et du temporel ». Autrement dit, l’Église devrait s’occuper des affaires spirituelles et laisser aux laïcs (État, société civile) la responsabilité des affaires du monde. C’est ce qui ressort de ces écrits méticuleusement recensés et analysés par Lamonde, publiés notamment dans Quartier latin, le fameux journal étudiant de l’Université de Montréal aux propos bouillonnants, ainsi que dans Le Devoir et dans les grandes revues intellectuelles de l’époque comme Cité libre, Esprit et Liberté. Blain aura ainsi fait partie des forces vives ayant mis la table pour la Révolution tranquille.

À l’époque, bien que l’idée de la décléricalisation existât – même au sein de l’Église –, celle d’une laïcisation totale de la société – dans la santé, l’éducation, les services sociaux – était audacieuse. C’est dans ce contexte que « le non-croyant Blain […] construit avec d’autres le combat pour la laïcité » en proposant de faire passer le Québec d’une « oligarchie cléricale » à une « démocratie profane », s’inscrivant ainsi dans la ligne d’un Borduas et de son Refus global de 1948.

Mais qu’est-ce que la laïcité ? Et répondrait-on à cette question en 2021 de la même façon qu’en 1961 ? « La laïcité, c’est tout simplement le consentement du citoyen, croyant ou incroyant, à l’arbitrage garanti et institutionnalisé, par l’État, entre l’Église et la nation, de deux libertés indissociables, la liberté intérieure de l’acte de foi, et la liberté civile de religion. » Le but de l’État laïque, dans cette logique, est « d’être au service de toute la liberté de l’esprit humain ». Il s’agit d’accepter « le risque, provisoire ou permanent, d’un monde sans Dieu pour fonder sur la vertu de l’homme seul les valeurs de l’humanisme qui va du bonheur possible à la mort certaine ».

« Émonder et sauver l’arbre », c’est la préoccupation de Blain, et aussi celle d’autres intellectuels des années 1950-1970 (G.-H. Lévesque, G. Rocher, J.‑P. Desbiens, G. Leroux) : accomplir la sécularisation sans pour autant sombrer dans le matérialisme. Évacuer le religieux sans sacrifier le spirituel, dans la lignée personnaliste.

Yvan Lamonde décrit et analyse ici en détail les écrits de cet intellectuel méconnu dans un ouvrage succinct mais fouillé qui saura intéresser les spécialistes.

Enregistrement