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Martin Amis

EAU LOURDE ET AUTRES NOUVELLES

Gallimard, Paris, 2000
314 pages
28,95 $

Martin Amis n’aurait pas cette imagination débridée, qu’on le soupçonnerait de faire de la provocation. Son cynisme dérangeant est, serait-on tenté de dire, légendaire ; ses personnages de fiction, qui n’ont certes jamais été des modèles de vertu, attirent moins encore la sympathie des lecteurs. L’enfant terrible des lettres anglaises, dont le père, Kingsley, fut l’un des grands écrivains britanniques d’après-guerre, a tout de même réussi à se faire un prénom. Fort de sa sulfureuse réputation, il nous revient avec Eau lourde, un recueil de nouvelles décapantes où sont explorés des mondes allégoriques à peine démesurés.

Dans « L’envers du placard », le lecteur se trouve à New York, dans une société où l’homosexualité est la norme et l’hétérosexualité, l’exception ; une charge en règle contre l’intolérance mâtinée d’un humour acerbe qui ne farde aucunement la clairvoyance de l’auteur, bien avisé : « Cleve dit : J’ai lu Les Reproducteurs. ‘ John détestait ce livre. Moi, je l’ai trouvé assez exact. Sur tout ce qui concerne ‘ Ce penchant, dit Cleve avec délicatesse. ‘ Ce n’est pas un penchant. ‘ Excuse-moi. Une préférence. ‘ Ce n’est certainement pas une préférence. Tu peux me croire. ‘ Comment tu appellerais ça ? ‘ C’est un destin. »

« Le concierge de la planète Mars » met en scène un extra-terrestre venu donner une leçon, au sens propre, à des terriens « azimutés » : « C’était quoi votre problème, ô double hélice ? [ ] Le plus évident, clairement, c’est [ ] l’échec de votre science. Vos Einstein et vos Bohr, vos Hawking et vos Kawabata ils auraient été à quatre pattes, ils auraient léché le plancher, putain, dans les labos martiens ! » Si les sept autres nouvelles sont à mon sens d’inégale valeur, Martin Amis s’efforce de rester a contrario, ex professo il va sans dire. Car notre drôle de trublion pratique expertement le détournement de clichés et sait parfaitement saisir les paradoxes de nos sociétés. La veine est caustique, le verbe ludique ; l’ensemble un rien méphistophélique On déteste ou on adore. Ça trouble ou ça ébranle. Martin Amis, on le subodore, s’en délecte.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21