Dino Egger

Éric Chevillard

DINO EGGER

Minuit, Paris, 2011
153 pages
25,95 $

Depuis Mourir m’enrhume, publié en 1987 alors qu’il n’avait que 23 ans, Éric Chevillard peut compter sur des lecteurs fidèles attachés à sa façon absurde et drôle de traduire l’expérience humaine. Un nom que l’on voit parfois écrit aux côtés de ceux de Jean Echenoz et de Jean-Philippe Toussaint, aussi publiés chez Minuit, cet éditeur qui diffusa entre autres Beckett et Duras. Comme tous ces auteurs, Chevillard cultive un art de l’antiroman, si l’on peut dire, en remettant en question les concepts de personnages et d’histoire. Dans Dino Egger, il nous ramène à l’essence même du projet romanesque : les mécanismes de mise en fiction chez le démiurge. Tout auteur ne serait-il pas un être profondément insatisfait, dont l’inaccomplissement dans le réel serait résolu par le personnage qu’il met en scène, qui a le loisir de vivre toutes les possibilités offertes par la fiction ? Comme cet Albert Moindre, homme de peu d’envergure, qui se révèle soudain è lui-même au contact de l’« absence » d’un certain Dino Egger : « Force est de constater que le monde ne ressemble pas à ce qu’il eût été inévitablement si Egger avait vécu. Il faut se rendre à l’évidence : ce monde est tel parce que Dino Egger n’a jamais existé ». Réflexion sur le hasard et la nécessité dans l’évolution de la petite comme de la grande histoire, Dino Egger trace en creux le portrait de celui qui ne sera jamais. Le récit s’arrête parfois pour laisser place à une nomenclature numérotée complètement loufoque de toutes les inventions qui auraient pu naître dans la tête de cette non-personne, inventions qui auraient changé nos vies, par exemple : « le moteur à blouse », « l’art de façonner spontanément autour de soi avec chaque humeur sécrétée par le corps – sueur, sperme, urine, salive – une coquille ronde ou conique joliment ouvragée  ou « le miroir réversible permettant de se voir de dos ». L’idée s’essouffle un peu par endroits, mais n’est-ce pas le sujet même du livre, le processus infini et lassant de creuser, creuser le vide, écrire, écrire le vide ? Le processus derrière toute invention, en fait.

Publié le 15 mars 2014 à 14 h 04 | Mis à jour le 8 mai 2014 à 14 h 16