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Numéro 106

Mario Vargas Llosa

DICTIONNAIRE AMOUREUX DE L’AMÉRIQUE LATINE

Trad. de l'espagnol Albert Bensoussan
Plon, Paris, 2005
743 pages
53,95 $

Il vaut la peine de lire le Dictionnaire amoureux de l’Amérique latine proposé par Mario Vargas Llosa dans la perspective de ce qu’on appelle aujourd’hui beaucoup trop rapidement le retour de la gauche sur ce vaste continent. En effet, contrairement aux Hugo Chávez, Evo Morales, Néstor Kirschner ou Luiz Inácio Lula da Silva, l’écrivain est un tenant stratégique du néolibéralisme, stratégique parce qu’il n’endosse pas la « culture prédatrice » (le terme est de Thorsten Veblen) qui le caractérise trop souvent. Le fait est que, comme le précise d’entrée de jeu Vargas Llosa, l’Amérique latine, balkanisée durant la colonisation, est double : côté occidental, l’espagnol, le portugais et l’anglais adossés au catholicisme, au protestantisme, à l’athéisme et à l’agnosticisme ; côté indigène, le passé précolombien, des conglomérats sociaux et les cultures amazoniennes.

Nous voilà donc – même si d’aucuns décrient aujourd’hui ce terme – au cœur du métissage. Je parlerais pour ma part d’une polyglossie et d’une pluriculturalité qu’il faut préserver du rouleau compresseur de la mondialisation sauvage. C’est à cette sauvegarde que travaille Vargas Llosa, que ce soit dans son hommage à Fernando Belaunde Terry ou dans sa rigoureuse appréciation d’ensemble de l’œuvre de Jorge Luis Borges, peint dans sa richesse, sa gloire, sa solitude, sa tristesse. Il en va de même dans sa réflexion sur la tauromachie raisonnée et l’enflure ontologique peintes par Botero, les notices nécrologiques (telle celle sur Martin Chambi), l’entrevue avec Julio Cortázar ou les remarques ambiguës sur Castro. Qu’il lise Hautes terres, La guerre des Canudos, de l’immense chef-d’œuvre d’Euclides da Cunha, qu’il conteste l’idéalisation des Incas ou s’interroge sur l’occidentalisation des peuples indigènes, c’est toujours avec la même force subjective, le même désir de démontrer que l’intégration de l’Amérique latine tient à sa culture plurielle et non à ses artefacts politiques. Si les textes sont de factures aussi « disparates » (s’étendant de l’essai critique à la minuscule notice en passant par le reportage), c’est parce qu’ils conjuguent la conscience historique à l’autobiographie intellectuelle.

Publié le 10 mars 2007 à 10 h 48 | Mis à jour le 15 février 2015 à 17 h 39