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Numéro 103

Renée Gagnon

DES FOIS QUE JE TOMBE

Le Quartanier, Montréal, 2005
88 pages
14,95 $

Dans son troisième recueil chez autant d’éditeurs, Nathalie Watteyne approfondit sa mise en contraste de la poésie et de la prose. Dans l’alternance du lyrique et de l’anecdotique, ses textes invitent le lecteur à réfléchir sur ces deux dimensions, sur la façon dont elles peuvent se côtoyer ou se dissimuler l’une l’autre. Sous des allures très hétérogènes, le recueil trouve d’ailleurs son unité dans les métamorphoses d’un sujet, Celle qui, voire « Pas celle » (titre du poème de la page 49), dans un trajet discontinu où – en marge du spleen et de l’ironie – une parole interrogative domine subtilement le tableau. Ce sont là des textes impurs, des textes du mélange, où la poésie demeure inquiète quant à sa véritable nature, séjournant dans un cirque un peu grotesque telle la Petite fille aux haltères, illustration de Jean Dallaire disposée en frontispice. Rempli de trompe-l’œil et habité par une fantaisie troublante, le livre se révèle encore mieux à la relecture puisqu’il y a, écrit Nathalie Watteyne, « Sous la peau de mon histoire / une combinaison nous propulsant loin », et qu’il faut un certain temps avant de bien saisir ce couplage de légèreté et de profondeur.

Sous un mode beaucoup plus glacial et beckettien, Des fois que je tombe de Renée Gagnon présente un attrait semblable pour l’ellipse et ses vertus expressives d’une identité trouée, « ajourée » aurait dit André du Bouchet. « [C]herche mots j’embûche / je dis mourir / avec mains / mes mains savent calquer / le silence à la peau courte », « j’asphyxie mon nom / et me garde / des regards plombs sur l’échine » sont des échantillons représentatifs de ce balbutiement volontaire, dont le mouvement s’apparente à celui d’une lame de rasoir. Si les objectifs de ce recueil peuvent rejoindre ceux du précédent, c’est en sacrifiant davantage la lisibilité, ce qui s’accompagne d’un charme un peu monstrueux. Il semble qu’on aurait tort de n’y voir qu’un babil purement cérébral, car c’est à l’inquiétante construction d’une voix qu’on assiste, à moins qu’il ne s’agisse de son implacable destruction. Une écriture à surveiller.

Publié le 14 juin 2006 à 21 h 20 | Mis à jour le 27 décembre 2014 à 16 h 42