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NUIT BLANCHE

Comment vivre avec le sentiment d’échec ? Comment continuer d’avancer, quand nos efforts répétés ne portent pas fruit ? Comment continuer de penser le combat pour un monde plus juste, quand l’époque semble se complaire dans le repli ?

Comme le précise le sous-titre du livre, ces derniers entretiens recueillis par Marie-José Nadal, alors que Charles Gagnon se savait condamné par un cancer, sont matière à mieux connaître, et peut-être à mieux comprendre, le parcours du militant. Bien que le ton général des entretiens ne soit pas marqué par l’optimisme, on y rencontre un homme qui, à la toute fin de sa vie, n’a rien abandonné de ses idéaux.

Né en 1939, Charles Gagnon a grandi sur une ferme, dans une famille nombreuse du Bas-Saint-Laurent. Au début des années 1960, il fait la rencontre de Pierre Vallières, interrompt ses études universitaires pour devenir militant à temps plein et s’engage dans le Front de libération du Québec (FLQ). Recherchés pour activités terroristes alors qu’ils sont aux États-Unis pour créer des liens avec d’autres organisations de gauche, Vallières et Gagnon attirent momentanément l’attention du monde sur la situation d’un Québec colonisé, en manifestant devant le siège des Nations Unies à New York. Après les événements d’octobre 1970 (auxquels ni Gagnon ni Vallières ne participent activement), Vallières appelle à joindre le Parti Québécois, tandis que Gagnon se distancie du nationalisme et occupe un rôle de premier plan dans la création et la direction de l’organisation marxiste-léniniste En Lutte ! Après la dissolution d’En Lutte ! au début des années 1980, la présence de Gagnon dans la sphère publique se résume à des publications au retentissement limité. Il ne parviendra jamais à se réinsérer dans la vie politique québécoise.

Dans ces entretiens réalisés à l’automne 2005, avant sa mort survenue le 17 novembre, Charles Gagnon passe sous silence les détails de sa biographie, pour tenter plutôt de cerner le contexte et les questions qui le préoccupent à certains moments charnières de son engagement. Il évoque entre autres les luttes de libération nationale qui, dans les années 1960, avaient une résonance au Québec. Il rappelle qu’au cours de la décennie 1970 le socialisme n’était pas un projet soutenu uniquement par quelques groupes d’extrême-gauche, mais était à l’ordre du jour dans de nombreuses organisations syndicales, populaires, culturelles et politiques. Comme beaucoup de ses contemporains, Charles Gagnon s’est engagé sur la voie militante parce qu’il trouvait intolérables l’injustice économique criante et les diverses formes de discrimination inhérentes au règne du capital. Son parcours est celui d’un homme qui cherche et prend des risques. Après des années fastes, les idées socialistes et de gauche ont connu un recul, qui semble avoir été douloureux et, dans une certaine mesure, paralysant, pour un homme qui se voyait avant tout comme un révolutionnaire.

Outre ses écrits, la contribution de Charles Gagnon à l’évolution de la gauche politique québécoise s’incarne dans l’action du groupe En Lutte !, depuis la publication de Pour le parti prolétarien en 1972, jusqu’à la dissolution du groupe en 1982. Il est normal de juger sévèrement aujourd’hui les erreurs d’analyse et de stratégie d’En Lutte ! et des autres organisations d’extrême-gauche de l’époque. Mais, comme l’a rappelé au passage François Saillant dans sa Brève histoire de la gauche politique au Québec, l’impact du mouvement ne fut pas que négatif. L’activisme débordant des militants des diverses organisations, qu’elles se réclament du marxisme léniniste, trotskyste ou maoïste, a constitué un apport non négligeable à de nombreuses luttes et revendications propres au contexte de l’époque.

Après s’être investi corps et âme dans une organisation qui n’a pas atteint son objectif de créer un parti de gauche largement soutenu par les travailleurs, Charles Gagnon avoue avoir été désemparé. « J’ai vécu la fin d’En Lutte ! très difficilement. C’était un peu le rêve de ma vie, et j’ai réalisé aussi à ce moment-là, mais il était trop tard, que je n’étais pas un politicien. Je pouvais contribuer à une organisation politique, mais pas comme tacticien ou stratège… ce n’était pas mon fort. » En effet, bien qu’il affirme s’être toujours senti plus à l’aise auprès des ouvriers que dans le milieu universitaire, Gagnon était davantage un intellectuel qu’un politicien. S’il reconnaît s’être lui-même plus ou moins retiré de la vie publique dans la dernière partie de sa vie, il souligne tout de même que son lourd passé, à la fois de felquiste et de marxiste-léniniste, lui a valu des réactions de méfiance, sinon de rejet.

Au-delà de ces propos recueillis en quelques jours auprès d’un homme affaibli par la maladie, d’autres publications sont à prendre en compte pour saisir la pensée politique de Charles Gagnon. Le recueil apporte néanmoins quelques nuances non négligeables sur certains événements pour lesquels les témoignages de première main sont rares. Il est également notable que la réflexion de Gagnon en 2005, sur l’avenir du mouvement anticapitaliste, prend une direction qui semble de plus en plus partagée au sein de la gauche aujourd’hui. En effet, Gagnon se dit encouragé par le désir manifeste chez les jeunes d’un nouveau type de société, où seront renouvelés les rapports au travail et à l’environnement. Au moment de faire ses adieux, l’ancien felquiste ne croit plus en aucun coup d’éclat pour provoquer la révolution, mais envisage plutôt une progression lente du changement dans le concret de la vie. « C’est dans la construction pratique, j’appelle ça d’un ‘nouvel ordre’, c’est-à-dire d’un nouveau type de rapports. Quand les bienfaits de ces nouveaux rapports vont être perceptibles, quand ils vont attirer l’adhésion d’un plus grand nombre, là on pourra parler d’une force politique qui est susceptible de jeter les bases d’une nouvelle société. »

Si l’engagement de Charles Gagnon n’a pas été reconnu à sa juste valeur, au moins sa contribution sur le plan des idées est-elle accessible grâce au patient travail d’édition réalisé après sa mort. Marie-José Nadal, en plus de recueillir et de mettre en forme les derniers propos du militant destinés à la postérité, les encadre de mises en contexte et de notes pertinentes. Les Derniers entretiens avec Charles Gagnon s’ajoutent au corpus en complémentarité.

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